Opéras 200 Motels (The Suites) à Genève
Opéras

200 Motels (The Suites) à Genève

10/07/2026
Edward Hogg et Julieth Lozano. © GTG/Magali Dougados

Bâtiment des Forces Motrices, 28 juin

Il est des œuvres qui déjouent toute tentative de classification. Avec 200 Motels (The Suites), Frank Zappa signe l’un de ces objets artistiques insaisissables que le temps ne parvient pas à apprivoiser. Présentée au Bâtiment des Forces Motrices, dont l’architecture industrielle semble taillée pour les audaces du compositeur américain, cette rare incursion dans son territoire lyrique déroute avec une désinvolture assumée quiconque s’y aventure.

Adaptée du film pseudo documentaire de 1971, l’œuvre suit les tribulations surréalistes des Mothers of Invention au fil d’une tournée américaine. D’hôtel miteux en chambre interchangeable, de beuverie en partouze avortée, le quotidien crasseux du groupe devient la matière première d’un théâtre de l’absurde où se télescopent satire sociale, autobiographie hallucinée et psychédélisme échevelé. Zappa y déploie une fresque sonore d’une liberté féroce, où formation symphonique et groupe de rock – l’excellent Steamboat Switzerland – se frottent aux percussionnistes, au chœur et aux solistes vocaux dans une ébullition permanente. L’écriture bondit du pastiche à la parodie, de l’expérimentation savante à l’énergie brute, révélant une imagination dont rien ne vient à bout.

Le sexe, obsessionnel et triomphant, traverse l’œuvre comme une provocation irrépressible, moins libération que dissection clinique des fantasmes d’une Amérique coincée entre ses draps puritains. Les saillies les plus crues, et elles le sont franchement, ne cherchent pas à choquer pour choquer, elles constituent le nerf même d’une œuvre qui n’a jamais prétendu ménager son monde. Le final Penis Dimension pousse l’outrance jusqu’à l’obscène burlesque : un phallus géant jaillit d’un carton Amazon au sourire inversé et éjacule sur le public une multitude de petits ballons aux formes explicites, offrande suprême à l’esprit zappaïen.

En rupture avec l’esthétique « seventies » plus consensuelle qui baignait l’épatante production niçoise de 2023, la mise en scène de Daniel Kramer fouille, elle, les bas-fonds de cet univers sans chercher à les assainir. Son spectacle n’aspire pas tant à illustrer une époque qu’à faire surgir un imaginaire où le rêve vire au cauchemar éveillé, la satire se fait vitriol et l’hallucination collective devient fièvre. L’équipe artistique compose un espace visuel qui se dévore lui-même sans répit.

Robin Adams campe un Frank aussi charismatique qu’insaisissable, tandis que Peter Hoare prête à Howard sa folie douce avec un sens aigu du théâtre. Edward Hogg, Ziad Nehme, l’irrésistible David Ireland en Cowboy Burt et Justin Hopkins se jettent dans la mêlée avec une boulimie jubilatoire. Brenda Rae électrise Janet d’un abattage scénique à la mesure de son registre aigu, tandis que Julieth Lozano traverse le tumulte avec une insolence dévastatrice.

Préparé par Mark Biggins, le Chœur du Grand Théâtre de Genève s’impose avec mordant. Dans la fosse reconvertie en piscine, où deux flamants roses gonflables trônent face au désastre avec la placidité d’un kitsch flamboyant, l’Orchestre de la Suisse Romande fait preuve d’une réactivité redoutable. Titus Engel tient d’une main ferme cette partition protéiforme sans jamais en brider l’anarchie fondatrice. L’Ensemble de percussionnistes de la Haute École de Musique de Genève achève de faire basculer l’édifice dans ce chaos organisé dont le compositeur avait fait sa loi.

Œuvre marginale devenue culte, 200 Motels demeure une expérience aussi déroutante que jouissive, et elle trouve ici des défenseurs qui lui ressemblent, indomptés et sans remords. Aviel Cahn, désormais en route pour le Deutsche Oper Berlin, ne pouvait rêver pied de nez plus subversif pour clore son mandat genevois.

CYRIL MAZIN

David Ireland (Cowboy Burt)
Robin Adams (Frank)
Ziad Nehme (Mark)
Edward Hogg (Jeff)
Peter Hoare (Howard)
Justin Hopkins (Rance)
Brenda Rae (Janet)
Julieth Lozano (Lucy)
Nikola Hollyman (Soprano Solo)
Titus Engel (dm)
Daniel Kramer (ms)
Carlos Soto (d)
Shalva Nikvashvili (c)
Peter Mumford (l)
Sophie Lux (v)

.

Pour aller plus loin dans la lecture

Opéras Polskie Wesele à Gdańsk-Sopot

Polskie Wesele à Gdańsk-Sopot

Opéras Die Walküre à Gdańsk-Sopot

Die Walküre à Gdańsk-Sopot

Opéras Agrippina à Rouen

Agrippina à Rouen