Opera Bałtycka (Gdańsk), 3 juillet
La plus célèbre opérette de Joseph Beer, La Noce polonaise, créée en 1937 à Zurich en allemand, si réputée en son temps qu’elle fut traduite en huit langues, connaît un certain retour en grâce depuis quelques saisons, avec des programmations à Linz (2019), Berne (en concert, 2021), Dresde (2023) et Regensburg (2026). Ce n’est au fond que justice tant ce petit bijou possède une vraie personnalité, improbable croisement entre l’opérette austro-hongroise et les effluves du jazz en provenance de l’autre côté de l’Atlantique. Le compositeur, juif galicien né en 1908 dans la double monarchie de l’empereur François-Joseph (aujourd’hui dans l’oblast de Lviv, en Ukraine), a su produire un substrat musical cosmopolite exaltant avec élégance les diverses influences issues de sa formation viennoise, riches d’une vraie science des timbres, avant de quitter l’Autriche lors de l’Anschluss pour Paris puis Nice où il passera le reste de sa vie.
Dans la salle du petit Opéra de la Baltique de Gdańsk, Łukasz Borowicz mène à la cravache et avec force crépitements la fosse à un paroxysme d’énergie rythmique, faisant s’affronter en bloc les courbes à la Lehár de l’ancien monde et les angles à la Gershwin – mâtinés d’accents klezmer – du nouveau, avec une grande acuité sur les percussions. Donnée en polonais sur un sujet polonais et par une équipe cent pour cent polonaise, l’œuvre éclate de vitalité sous une distribution inutilement amplifiée pour un théâtre de cinq cents places.
Rarement aura-t-on entendu d’ailleurs ténor d’opérette aussi éclatant que Piotr Buszewski en Bolesław fou d’amour pour sa Jadzia promise à un vieillard, une Monika Radecka plus dardée que certaines titulaires actuelles de grands rôles wagnériens. Un soupçon de rondeur n’aurait pourtant pas nui aux mélodies certes déployées mais aussi à l’occasion très suaves du compositeur polonais. Le second couple, confrontant le mezzo au caractère bien trempé de Marta Wiktorzak (Zuza) et le ténor jeune et juste assez cuivré d’Hubert Zapiór (Kazimierz) répond parfaitement aux deux vilains de l’histoire – l’odieux Baron Ogiński de Jerzy Butryn et le vieux barbon-Baron Staszek de Grzegorz Szostak, aussi forts en gueule l’un que l’autre.
Alors que l’œuvre dure généralement une heure trois quarts, on a droit ici à une grosse demi-heure supplémentaire en raison d’incises entre les actes dues au projet scénique de Paweł Miśkiewicz, conçu pour l’Opéra de Wrocław. L’intrigue, narrant un mariage forcé et les trésors d’ingéniosité des femmes pour ne plus être considérées comme des pouliches qu’on vend aux enchères, a inspiré au metteur en scène un spectacle volontairement hétéroclite, mené tambour battant avec costumes traditionnels réinventés et tout le folklore des danses nationales (krakowiak, polonaise, mazurka) et dans le même temps inscrit dans un cadre plus sombre, avec oculus inquiétant et animations spectrales à la Tim Burton, ambiance Marquis de Sade et réquisitoire contre le traitement réservé au « sexe faible » dans la ruralité du XIXe siècle.
Si la première interpolation de musique étrangère à la partition fait entendre cinq saisissants chants populaires a cappella sur la condition féminine, la seconde, au lever de rideau post-entracte précédant le très court III, vire à l’exercice de style accompagné par un trio de jazz basé sur le matériau du compositeur, sorte d’improvisation assez lourde et répétitive, jamais loin du misérabilisme. Mais la musique de Beer finit par reprendre le dessus pour conclure en beauté, avec une énergie contagieuse.
YANNICK MILLON
Jerzy Butryn (Baron Mietek Ogiński)
Monika Radecka (Jadzia)
Grzegorz Szostak (Hrabia Staszek Zagórski)
Piotr Buszewski (Hrabia Bolesław Zagórski)
Marta Wiktorzak (Zuza)
Hubert Zapiór (Kazimierz von Kawiecki)
Łukasz Borowicz (dm)
Paweł Miśkiewicz (ms)
Barbara Hanicka (d)
Kacper Łyszczarz (c)
Marek Kozakiewicz (l)
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