Théâtre des Champs-Élysées, 3 juin
Dans une longue note d’intention, Florent Siaud inquiétait un peu en décrivant « une œuvre polysémique et paradoxale, cherchant à éclairer le présent par des chemins parallèles » et annonçant « un palimpseste scénique, mêlant une relecture fantasque de la complexité des rapports humains (…) et un univers visuel onirique suggérant le cheminement intérieur des personnages vers une conscience éclairée de leur place dans le monde ». Cet ambitieux programme historico-socio-culturel devait pourtant se confronter aux plus prosaïques réalités de la scène du TCE qui n’en laissent percevoir que des velléités. Au lieu de l’« espace sensible et évolutif » annoncé, c’est pour l’essentiel le décor unique d’une architecture contemporaine de type oriental, à peine variée par quelques déplacements des panneaux verticaux, avec des traînées de bleu à la Yves Klein traversant ses murs blancs. Pour le reste, on retrouve les images familières d’une transposition « moderne », avec notamment ces sbires aux lunettes et costumes noirs manœuvrés par un terrifiant Osmin. Avec quelques gags plus ou moins bien venus ou l’ajout singulier d’un « bruiteur » placé à cour et censé animer, avec divers accessoires, ce qui serait le hiatus trop brutal du parler avec la partie musicale. La direction d’acteurs, souvent statique, fait le reste, au gré des qualités de chacun, pour un plateau trop peu homogène, salué, au rideau de cette première, par une salle (loin d’être pleine) longtemps restée glaciale, et qui réserve un accueil plutôt tiède à l’équipe de production.
On pourrait mettre au premier rang la Konstanze attendue de Jessica Pratt, avec une très belle autorité en scène. La virtuosité est bien là, comme la transparente pureté des aigus, accusant toutefois une certaine dureté et quelques dérapages de justesse. Assez mal accordé avec elle, Amitai Pati bénéficie d’un joli timbre mozartien mais avec une projection limitée, et un jeu trop timide, pour un personnage plutôt en retrait qui ne suscite que des applaudissements polis. À l’inverse, le Pedrillo de Brenton Ryan témoigne, avec des aigus agiles et percutants, d’une vitalité inépuisable, presque envahissante même, avec une certaine tendance à surjouer. Contrastant cette fois avec la vive mais gracieuse et pudique Blonde de Manon Lamaison, que nous avions admirée en Sœur Constance des Carmélites ici même en 2024, même si le rôle a d’autres exigences, sa beauté en scène faisant oublier la laideur comme la banalité générale des costumes. Le Croate Ante Jerkunica impose quant à lui facilement en Osmin sa superbe basse profonde et l’autorité d’un jeu incisif comme sa haute stature. On se réjouit enfin de retrouver l’excellent acteur Uli Kirsch, qui donne toute sa force à un Selim nuancé et complexe, notamment au seul moment un peu plus fort de la production, quand, au finale, et par un parti pris en soi discutable, l’insertion de quelques mesures du quatuor Les Dissonances introduit à sa clémence ambiguë.
L’ensemble est malheureusement presque toujours plombé, malgré la qualité des instrumentistes et du très épisodique chœur Accentus, par la direction très sèche voire brutale de Laurence Equilbey, qui achève de faire s’évaporer ce qui resterait de l’esprit mozartien.
FRANÇOIS LEHEL
Uli Kirsch (Bassa Selim)
Jessica Pratt (Konstanze)
Manon Lamaison (Blonde)
Amitai Pati (Belmonte)
Brenton Ryan (Pedrillo)
Ante Jerkunica (Osmin)
Laurence Equilbey (dm)
Florent Siaud (ms)
Romain Fabre (d)
Jean-Daniel Vuillermoz (c)
Nicolas Descôteaux (l)
Éric Maniengui (v)
.