Opéras Madama Butterfly à Genève
Opéras

Madama Butterfly à Genève

15/05/2026
Bertrand Pfaff, Corinne Winters et Stephen Costello. © Carole Parodi

Bâtiment des Forces Motrices, 23 avril

Cette nouvelle production de Madama Butterfly s’inscrit pleinement dans la thématique « Lost in translation » choisie par Aviel Cahn pour sa dernière saison à la tête du Grand Théâtre de Genève : dès son entrée, le spectateur est accueilli par différentes phrases projetées, dont « Our history begins before us ». Sur les premières mesures, entre un vieux monsieur qui pose ses bagages : tout sera raconté du point de vue de ce fils – joué par Bertrand Pfaff – revenant en son Japon natal pour remonter le fil de son histoire. L’unique décor est constitué d’une demeure traditionnelle japonaise stylisée où mille objets « l’observent avec des regards familiers », comme s’il s’agissait en même temps du musée de sa mémoire, qu’il va patiemment visiter pour comprendre comment s’est nouée la tragédie à l’origine de son histoire. À l’action qui se joue se mêlent les images d’un film réalisé pour l’occasion par Diana Markosian, Dolore, montrant ce personnage tantôt enfant, tantôt vieux.

Barbora Horáková signe un spectacle d’une grande beauté formelle, jamais gratuite ni d’un exotisme de convention. Elle matérialise l’opposition irréconciliable entre Orient et Occident à travers une grue japonaise faisant face à un aigle américain, donne à voir le navire tant attendu grâce à des origamis confectionnés par l’enfant, et peuple le plateau de quatre serviteurs aux masques de théâtre à face de renard, à la fois images de la tradition et messagers de la tragédie : à la fin, ils feront venir, sur un immense portant, un gigantesque kimono tout ensanglanté. Parmi les autres images marquantes, on retiendra le double dansant de l’héroïne – qui, rappelons-le, est en tant que geisha danseuse et chanteuse de métier – effectuant, sur fond de chœur bouche fermée – très bien exécuté –, un lent effeuillage de kimonos superposés, rappelant l’impatience de la jeune épousée lors de la nuit de noces (« quest’obi pomposa di scioglier mi tarda ») tout en figurant les différentes couches mémorielles menant à la conscience.

Ce spectacle pourra parfois sembler, par son foisonnement de métaphores et de symboles, comme saturé de sens, et, partant, pas toujours pleinement lisible. Mais après tout, Roland Barthes n’appelait-il pas le Japon « l’Empire des signes » ?

La soirée est portée aussi par l’excellence de la réalisation musicale, Antonino Fogliani s’y entendant, par sa direction puissante, souple et subtile à la fois, pour faire chatoyer un Orchestre de la Suisse Romande en grande forme, menant des crescendi jusqu’à des climax jamais tonitruants, tout en sachant ménager des plages d’accalmie ou d’intimité extatique, toujours soucieux de porter les voix sans les écraser.

La soirée est dominée par Corinne Winters, qui, avec une discipline technique et un jusqu’au-boutisme expressif admirables, incarne une Cio-Cio-San passionnée jusqu’à l’aveuglement. Aucune difficulté de ce rôle écrasant n’est esquivée, ni le bémol – pas vraiment filé ici – concluant son entrée (« Spira sul mare »), ni le si morendo longuement tenu à la fin de « Dormi amore mio », ni les éclats plus dramatiques dans « Un bel dì, vedremo », « Che tua madre dovrà » et « Tu? Tu? Piccolo Iddio! », sans le métal d’un vrai spinto peut-être, mais en assumant les passages les plus lourds sans jamais forcer ses moyens de beau lirico. Une performance frémissante et à fleur de mots saluée à juste titre par une ovation aux saluts.

Elle galvanise à sa suite le reste du plateau, très homogène, à commencer par Stephen Costello, Pinkerton d’une solidité vocale ne cédant jamais au stentorien, suffisamment nuancé et moins arrogant que d’autres titulaires, comme prisonnier d’un système patriarcal et colonialiste qu’il n’imagine pas pouvoir remettre en question, et Andrey Zhilikhovsky, Sharpless digne et d’une belle étoffe. Il faut louer aussi l’émouvante Suzuki de Kai Rüütel-Pajula et le Goro insinuant à souhait de Denzil Delaere, tout comme une galerie de personnages secondaires tous parfaitement brossés.

THIERRY GUYENNE

Corinne Winters (Cio-Cio-San/Butterfly)
Kai Rüütel-Pajula (Suzuki)
Charlotte Bozzi (Kate Pinkerton)
Stephen Costello (F. B. Pinkerton)
Andrey Zhilikhovsky (Sharpless)
Denzil Delaere (Goro)
Vladimir Kazakov (Il Principe Yamadori)
Mark Kurmanbayev (Lo Zio Bonzo)
Bertrand Pfaff (Fils de Cio-Cio-San)
Antonino Fogliani (dm)
Barbora Horáková (ms)
Wolfgang Menardi (d)
Eva-Maria Van Acker (c)
Felice Ross (l)
Diana Markosian (v)
Andrea Tortosa Vidal (ch)

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