Opernhaus, 19 avril
Avec Andrea Breth à la manœuvre dans Turandot, inutile de s’attendre à des chinoiseries. Âgée de 73 ans maintenant, et accueillie à Francfort comme une véritable icône vivante du « Regietheater », la metteuse en scène allemande se contente de déployer ici son habituel savoir-faire en matière de distanciation froide. Pas d’orientalisme, hormis quelques références explicites au Japon : rôle-titre hiératique, masqué de blanc jusqu’à la fin, figé dans de pénibles postures de bras levés et épaules asymétriques, comme au théâtre nô, entouré d’une garde de trois combattants qui se livrent à de nombreuses démonstrations de bō-jutsu, parfois un rien laborieuses. L’accent est mis surtout sur le caractère oppressant, voire d’une absurdité kafkaïenne, d’une société entièrement sous la coupe d’un régime dictatorial.
Plutôt que la Chine, c’est la Corée du Nord, et le personnage de Kim Yo-jong, sœur de Kim Jong-un, qui paraissent en ligne de mire. Avec force cages géantes, perspectives piranésiennes sur des cachots à perte de vue, tenues uniformément noires et ministres s’agitant stérilement devant leurs téléphones et machines à écrire, l’austérité du dispositif a de l’allure. En revanche, le travail sur l’éviction de tout mouvement parasite au profit de stéréotypes gestuels signifiants paraît moins abouti. Persévérations lassantes, mains fréquemment dans les poches pour Calaf, mouvements d’ensemble mécaniquement synchronisés mais qui en fait ne le sont pas vraiment… bref, n’est pas Bob Wilson qui veut. Tout s’arrête après la mort de Liù, au moment où Puccini a posé sa plume, option en rien nouvelle, et solution de facilité pour cette lecture très noire. Une fin ouverte, qui laisse le champ libre à une héroïne dont la cruauté ne semble pas avoir vacillé, même après avoir longuement touché Liù agonisante, comme fascinée par la découverte d’un autre corps.
Une conception dans laquelle Elza van den Heever se coule avec une remarquable aisance : voix longue, d’un métal harmonieusement poli, qui ne vacille jamais, même sur les intervalles les moins confortables. Une prise de rôle fructueuse, encore que vraisemblablement inhibée par le cruel carcan imposé par la metteuse en scène, et qui reste à approfondir quand s’ajoutera le défi du finale complété par Alfano. Carcan aussi pour les spectateurs, contraints d’affronter Turandot sans entracte, soit nettement plus de deux heures, ce qui n’empêche pas des interruptions trop longues entre les actes, incitant immédiatement aux bavardages.
À défaut de finale, l’Opéra de Francfort a commandé à la compositrice italienne Lucia Ronchetti un Prologue pour chœurs et orchestre de chambre, qui démarre dans une obscurité totale. Environ dix minutes d’effets spectraux et vocaux pas tous très originaux mais qui installent un beau climat d’étrangeté spatialisée, tout autour du parterre, et dont le raccord avec le début abrupt de Turandot fonctionne bien. Valorisant discrètement le personnage de Liù, dont la musique affleure souvent en filigrane, ce Prologue paraît appelé à fonctionner surtout dans des versions qui s’achèvent avec la mort de cette fragile et sensible héroïne. Un recentrage dont bénéficie à plein la soprano chinoise Guanqun Yu, constamment émouvante, même quand on l’oblige au I à chanter recroquevillée sur une chaise. Distribution très asiatique, avec encore deux Coréens, le Calaf très (trop ?) sonore et entier d’Alfred Kim, et le Timur d’une noble sobriété d’Inho Jeong.
En fosse, Thomas Guggeis a plein d’idées originales à faire entendre, mais le fait que ces trouvailles tantôt voluptueuses tantôt insolites s’alignent au détriment de la précision de la mise en place, avec des chœurs peu synchrones au I et un trio de ministres pagailleux, alors même qu’au II les trois chanteurs demeurent continuellement assis juste face à lui, reste peu admissible. Impossible de ne pas penser qu’un bon chef de répertoire routinier ferait mieux, même si avec moins de brio superficiel.
LAURENT BARTHEL
Elza van den Heever (Turandot)
Michael McCown (Altoum)
Inho Jeong (Timur)
Alfred Kim (Calaf)
Guanqun Yu (Liù)
Liviu Holender (Ping)
Magnus Dietrich (Pang)
Michael Porter (Pong)
Erik van Heyningen (Un mandarino)
Thomas Guggeis (dm)
Andrea Breth (ms)
Johannes Leiacker (d)
Ursula Renzenbrink (c)
Alexander Koppelmann (l)
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