MC93, 27 mars & 1er avril
Cette Finta giardiniera est la grande production de la saison de l’Académie de l’Opéra National de Paris. Préfigurant, dans certains airs ou ensembles merveilleusement dessinés, l’ambivalence de ton et la profondeur psychologique des opéras de la maturité, cette œuvre d’un Mozart à la veille de ses 19 ans est délicate à monter. Pour sa première mise en scène d’opéra, Julie Delille montre dès l’Ouverture une défiance envers le genre lyrique, faisant parler les chanteurs sur la musique en une cacophonie gênante. Toute l’action se déroule en un jardin semé de troncs d’arbres tordus ou calcinés, métaphores sans doute du désert émotionnel traversé par chaque personnage, mais, dans ce décor peu fonctionnel, la direction d’acteurs peu précise n’aide guère les moins aguerris scéniquement à s’accomplir.
Musicalement, le compte n’y est pas vraiment non plus, avec une direction sans nerf ni caractère de Chloé Dufresne (académicienne 2023-2024) à la tête d’un Orchestre Ostinato – complété par huit instrumentistes en résidence à l’Académie – dont la timidité contraste avec le pianoforte hyperactif de Louis Dechambre. Et pourquoi dénaturer la partition en coupant si souvent, dans les airs, introductions ou conclusions instrumentales, conduisant à des fins abruptes et inconcevables chez Mozart ? Mais c’est surtout l’absence d’ambiguïté du propos, tant scénique que musical, qui dérange, éclairant mal des personnages réduits à des pantins essentiellement cantonnés au registre bouffe. « L’amour, c’est compliqué parfois ! », conclut le texte projeté avant le spectacle pour expliquer l’intrigue (une bonne idée en soi), provoquant des rires un peu faciles, mais on semble n’avoir pas voulu aller plus loin que ce bon mot.
Des deux distributions en alternance, la A est assez nettement supérieure. Dans le rôle-titre, Isobel Anthony en est sans doute l’élément le plus prometteur vocalement, avec un beau soprano lyrique au médium fruité et à l’aigu lumineux, pour un chant sur le souffle aussi stylé qu’émouvant. Lui reste en revanche beaucoup à apprendre dans l’art d’incarner un personnage et d’habiter le plateau. La seconde Sandrina, Ana Oniani, est un peu plus habile scéniquement, mais l’émission manque de fermeté, avec de sérieux problèmes de justesse, en particulier dans « Geme la tortorella ».
Les Arminda et Ramiro sont en revanche pareillement convaincants théâtralement. Daria Akulova montre un bel aplomb vocal, tandis que Lorena Pires expose un instrument irrégulier et encore vert, notamment dans un aigu un peu nasal et étroit. Amandine Portelli campe un bouillant Chevalier, mais l’émission un peu grossie l’empêche de détailler avec netteté les coloratures. Avec un instrument clair, moins explosif sans doute mais plus précis, Sofia Anisimova se montre bien plus probe. Nardo ne pose aucun problème à Clemens Frank et Luis-Felipe Sousa, tous deux d’une belle présence, et au baryton mordant et efficace, le second offrant une pâte plus sombre et riche et une fluidité très supérieure dans l’italien. Dans une caractérisation de soubrette assez convenue, Sima Ouahman et Neima Fischer se montrent aussi pétulantes l’une que l’autre, mais la première affiche une meilleure homogénéité et maîtrise vocale.
Les Belfiore sont le point faible du plateau : pataud physiquement, Bergsvein Toverud fait valoir un ténor lyrique de belle pâte, mais au chemin vers l’aigu encore souvent problématique. Plus à l’aise en scène mais manquant d’intentions, Matthew Goodheart montre un ténor léger d’émission plus facile, mais déparé par un fort accent anglo-saxon. Enfin, pour l’autre rôle de ténor, le Podestat, on a fait appel à d’anciens académiciens. Le Coréen Kiup Lee dispose d’un instrument solide, mais son jeu est caricatural, avec de surcroît trop d’attaques par en dessous : nous avons de beaucoup préféré le Chinois Yu Shao, bien plus châtié de ligne et nuancé dans son jeu.
Ce spectacle a reçu un bel accueil, mais on ne peut s’empêcher de penser à la précédente production de La finta giardiniera pour l’Académie (alors Atelier Lyrique) – montée en 2012 ici même par Stephen Taylor –, d’une subtilité bien plus probante. D’autant qu’elle avait permis d’entendre, à leurs débuts, des chanteurs de l’envergure de Marianne Crebassa, Florian Sempey, Andreea Soare ou Maria Virginia Savastano.
THIERRY GUYENNE
Yu Shao/Kiup Lee (Il Podestà)
Isobel Anthony/Ana Oniani (Sandrina/La Marchesa Violante)
Bergsvein Toverud/Matthew Goodheart (Il Contino Belfiore)
Daria Akulova/Lorena Pires (Arminda)
Amandine Portelli/Sofia Anisimova (Il Cavaliere Ramiro)
Sima Ouahman/Neima Fischer (Serpetta)
Clemens Frank/Luis-Felipe Sousa (Nardo/Roberto)
Chloé Dufresne (dm)
Julie Delille (ms)
Chantal de La Coste-Messelière (d)
Clémence Delille (c)
Elsa Revol (l)