Opéras Das Lied von der Erde à Avignon
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Das Lied von der Erde à Avignon

26/04/2026
Damien Gastl et Uwe Stickert. © Studio Delestrade – Avignon

Opéra, 28 mars

« Humble méditation sur l’homme et son destin en ce bas monde » (La Grange), Das Lied von der Erde, chef-d’œuvre posthume de Mahler créé en 1911, coule dans une forme originale une symphonie de Lieder « pour ténor, alto (ou baryton) et orchestre ». Une décennie plus tard, Schoenberg, admiratif, en réalise une transcription pour ténor, baryton et treize instrumentistes destinée à sa Société d’exécution musicale privée viennoise – et ce n’est qu’en 1983 que cette version pour orchestre de chambre achevée par Rainer Riehn fut éditée.

À l’éternelle remarque – justifiée ou non – que « la musique se suffit à elle-même », l’Opéra Grand Avignon, sur une proposition de son directeur Frédéric Roels, a confié la mise en scène de cette version de chambre à Chloé Lechat, remarquée pour son livret d’opéra et sa mise en scène des Sentinelles (ouvrage de Clara Olivares) à Bordeaux en 2024. La partition a déjà connu une adaptation scénique du chorégraphe John Neumeier, vue à l’Opéra National de Paris en 2015, mais ici le spectacle se veut plus proche encore de la tragédie qui toucha son auteur en 1907 : la perte de sa fille de quatre ans, sa démission de la direction de l’Opéra de Vienne suite à des attaques antisémites, et le diagnostic d’une malformation cardiaque. Le souffle contemplatif qui traverse l’œuvre provient de sept poèmes chinois – traduits par Hans Bethge – auxquels Mahler a ajouté ses propres vers.

Une longue méditation qui joue sur l’alternance des timbres de ténor et de baryton, reflet d’un seul et même être – Mahler lui-même ? Das Trinklied vom Jammer der Erde, premier Lied, confié à l’excellent ténor Uwe Stickert, se réveille sous un ciel nébuleux à la Van Gogh, où tourbillonnent nuages et elfes colorés. Plus fragile, plus sombre aussi, le second, Der Einsame im Herbst, accentue la distance entre l’orchestre et le chant – le baryton Damien Gastl. Il s’agit d’apprécier ici le raffinement d’une écriture qui détaille au plus près l’architecture de la partition, le dialogue intime entre le violon solo et la voix, les alliages clarinette-flûte-cor, élégamment restitués par les instrumentistes de l’ensemble Miroirs Étendus.

Chloé Lechat a plongé son spectacle dans une pénombre luminescente à la Tim Burton d’autant plus onirique que les vers chinois ont une sensualité (Von der Schönheit) que transcrivent les mouvements chaloupés des danseurs sous la houlette du chorégraphe Jean Hostache, et que l’harmonium et le célesta, chargés d’unifier l’ensemble, lui confèrent une tonalité irréelle. On souscrit moins au prosaïque mobilier de jardin en plastique, déplacé d’un Lied à l’autre, et on constate que la version Schoenberg-Riehn de Der Abschied ne « fonctionne » toujours pas musicalement, trouée comme s’il manquait des éléments, comparé à la version originale. Une suspension temporelle qui frappe aussi la mise en scène, à court d’idées : plus de vidéo projetée sur un voile translucide, juste un éclairage blafard et les corps dénudés des danseurs autour de deux tombes, juive et chrétienne. Dommage, car le Lied, s’il évoque la douleur et l’affliction, parle également d’extase lyrique et de renouveau.

Heureusement, les vents et les cordes amènent une belle intensité sous la conduite de leur directrice Fiona Monbet, tandis que le baryton faiblit ici ou là. Initialement prévu en coproduction avec l’Atelier Lyrique de Tourcoing, le spectacle n’aura, pour l’instant, connu que les deux représentations avignonnaises – souhaitons-lui de renaître dans une prochaine saison.

FRANCK MALLET

Uwe Stickert (ténor)
Damien Gastl (baryton)
Fiona Monbet (dm)
Chloé Lechat (ms/d)
Céleste Langrée (dc)
Jean Hostache (ch)
Philippe Berthomé (l)
Anatole Levilain-Clément (v)

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