Opéras Satyagraha à Paris
Opéras

Satyagraha à Paris

23/04/2026
Anthony Roth Costanzo. © Opéra National de Paris/Yonathan Kellerman

Palais Garnier, 10 avril

Il aura fallu plus de quarante ans pour que Satyagraha (« attachement à la vérité ») de Philip Glass, créé en 1980 à Rotterdam, foule enfin une scène française. L’Opéra de Nice en a assuré la création nationale en octobre 2025 ; Paris prend aujourd’hui le relais. Arrivée tardive, pour une partition depuis longtemps consacrée.

Glass ne compose pas un opéra sur Gandhi. Avec Constance DeJong, il conçoit une méditation sur les forces invisibles qui infléchissent l’Histoire. Deuxième volet d’une trilogie ouverte avec Einstein on the Beach (1976) et close par Akhnaten (1984), l’ouvrage substitue au portrait une métaphore : celle du pouvoir agissant de la non-violence. Tiré de la Bhagavad-Gītā et chanté en sanskrit, le livret se détourne de toute narration pour condenser la pensée en musique : la voix n’incarne plus, elle devient souffle, vibration, résonance. Tolstoï, Tagore, Martin Luther King Jr., figures tutélaires muettes, traversent les trois actes et ouvrent moins un théâtre d’actions qu’un champ de résonances philosophiques. À l’orchestre, cordes, bois et orgue – sans cuivres ni percussions – fondent les timbres en nappes continues. Répétitions, variations, micro-déplacements : la musique n’illustre pas, elle installe un état.

C’est précisément cet état que la production de Bobbi Jene Smith et Or Schraiber échoue à faire naître. La scénographie de Christian Friedländer – réplique d’une banale salle de théâtre – s’en tient à un jeu de miroir convenu entre scène et public. Les costumes de Wojciech Dziedzic, sans relief, déçoivent ; les lumières de John Torres, uniformes, achèvent d’aplatir l’espace. L’effacement volontaire des identités accentue le trouble : Gandhi se voit relégué à une présence diffuse, tandis qu’une trame militaire obscure vient d’emblée altérer le déploiement de l’œuvre. Restent les chorégraphies, seules à véritablement structurer le regard : portées par des danseurs engagés, elles donnent corps à une forme de résistance physique, sans toutefois faire émerger une vision d’ensemble probante.

La distribution vocale convainc à peine davantage. Confier Gandhi à un contre-ténor revient à placer la voix à contre-emploi : Anthony Roth Costanzo y déploie musicalité et engagement, mais la partition, écrite pour ténor, résiste à son instrument ; la ligne se tend, la tessiture se crispe, l’émotion se dilue. Nicky Spence, ténor dans un rôle de baryton, cherche lui aussi en vain son assise ; Nicolas Cavallier, trop effacé, ne laisse guère d’empreinte. Les satisfactions viennent d’ailleurs : des aigus incisifs d’Ilanah Lobel-Torres et d’Olivia Boen, de l’autorité sereine de Davóne Tines, et surtout d’Adriana Bignagni Lesca, dont le chant – intense sans affectation – rend à la partition une densité inespérée. Amin Ahangaran et Deepa Johnny apportent, quant à eux, le juste contrepoint de leurs timbres.

La direction d’Ingo Metzmacher, trop prudente, ne dissipe pas une impression persistante de monotonie. La retenue des tempi bride l’élan propre à l’écriture de Glass : Kuru Field of Justice a du mal à s’ancrer, le flux de The Vow et de Protest demeure insuffisamment tendu pour atteindre le vertige hypnotique requis, et New Castle March, Part 3 s’enlise dans un étirement éthéré là où devrait s’imposer une progression lumineuse.

L’Orchestre de l’Opéra National de Paris se trouve comme pris dans un étau : concentré, il exécute ces options avec rigueur, sans pouvoir leur insuffler la profondeur et le relief que recèle la matière sonore. Le chœur, d’un bel impact, accuse çà et là quelques retards qui altèrent la précision du tissu rythmique. Ces limites rappellent l’exigence propre à l’ouvrage : un fil ininterrompu, un équilibre subtil entre abstraction et incarnation. Or cette production, faute d’une pensée scénique véritablement éloquente, n’atteint ni l’un ni l’autre. Que Philip Glass, présent en salle à 89 ans, soit venu saluer n’y change rien : ce soir, le public applaudit la musique, non la proposition.

CYRIL MAZIN

Anthony Roth Costanzo (Gandhi)
Ilanah Lobel-Torres (Miss Schlesen)
Davóne Tines (Mr Kallenbach)
Adriana Bignagni Lesca (Mrs Alexander)
Deepa Johnny (Kasturbai)
Nicky Spence (Arjuna)
Olivia Boen (Mrs Naidoo)
Nicolas Cavallier (Lord Krishna)
Ingo Metzmacher (dm)
Bobbi Jene Smith, Or Schraiber (ms/ch)
Christian Friedländer (d)
Wojciech Dziedzic (c)
John Torres (l)

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