Royal Opera House, Covent Garden, 21 mars,
Il ne sera pas facile à Jakub Hrůša de diriger les cycles complets de la nouvelle Tétralogie du Royal Opera House quand Antonio Pappano aura terminé de conduire chaque épisode : le désormais directeur musical émérite de la maison londonienne – qui vient saluer sur scène avec son orchestre comme le faisait son mentor Daniel Barenboim – place la barre si haut que l’on ne pourra que comparer son successeur à l’aune de ce qu’on aura entendu. On est d’emblée saisi par les Préludes de chaque acte, joués avec une lenteur dont on perçoit très vite qu’elle garantit une ampleur dramatique inégalée et qu’elle rend perceptible une série de détails inconnus. Entre cuivres qui claquent et giclent et cordes conquérantes, toute la soirée confirme l’alliance idéale d’un parfait hédonisme des sonorités et d’une théâtralité de chaque instant.
Comme il y a quelques jours à la Bastille, on est ébloui par l’aisance du Siegfried d’Andreas Schager : pour ses débuts à Covent Garden, le ténor autrichien témoigne à nouveau d’une aisance insolente, vocale comme physique, sans affaiblissement ni écart de justesse tout au long des trois actes assurés comme une promenade de santé. Acteur de haut vol et voix mordante à souhait, Peter Hoare campe un Mime impeccable, tandis que Tommi Hakala, venu remplacer au pied levé un Christopher Maltman grippé, fait bien mieux que sauver les meubles et s’impose également dans le rôle du Wanderer. Si Soloman Howard (Fafner), Christopher Purves (Alberich), Sarah Dufresne (le Waldvogel) et surtout Wiebke Lehmkuhl (intense Erda) sont eux aussi excellents, on reste par contre sur sa faim avec la Brünnhilde d’Elisabet Strid : seule faiblesse d’un plateau de haute tenue, la soprano suédoise, qui avait déjà suscité quelques réserves dans Die Walküre (voir O. M. n° 213 p. 62), confirme ici par un chant constamment tendu et strident qu’elle n’a pas totalement les moyens du rôle.
Si le spectateur accepte une fois pour toutes de ne pas s’émouvoir de la dilection de Barrie Kosky pour les vieilles femmes nues (on retrouve une fois encore cette Erda silencieuse promenant ses chairs fatiguées), il vivra une expérience théâtrale tout aussi enthousiasmante, avec des images mémorables et un travail approfondi sur les personnages. Le rideau se lève sur une vision à la Tim Burton, avec la cabane de Mime perchée au sommet de l’arbre calciné déjà vu dans Die Walküre : la forge évoque une sculpture de Jean Tinguely, Mime débraillé en robe de chambre et longs cheveux gras rappelle le Gros Dégueulasse de Reiser et Siegfried fête la renaissance de Notung par un numéro d’« air guitar ».
L’humour n’est jamais absent chez le metteur en scène australien qui, au deuxième acte, campe dans un paysage hivernal un Wanderer façon vieux clochard élégant et un Fafner entièrement bardé d’épines d’or, avant de réunir au troisième les deux amants sur une montagne fleurie. Fidèle au texte mais jamais poussiéreux, ce Siegfried formidablement dirigé, meilleur maillon jusqu’ici de ce nouveau Ring londonien, est un beau et grand spectacle populaire.
NICOLAS BLANMONT
Andreas Schager (Siegfried)
Peter Hoare (Mime)
Tommi Hakala (Der Wanderer)
Christopher Purves (Alberich)
Soloman Howard (Fafner)
Wiebke Lehmkuhl (Erda)
Elisabet Strid (Brünnhilde)
Sarah Dufresne (Waldvogel)
Antonio Pappano (dm)
Barrie Kosky (ms)
Rufus Didwiszus (d)
Victoria Behr (c)
Alessandro Carletti (l)
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