Staatstheater, 21 mars
La création de Die Vögel de Walter Braunfels, sur un livret librement adapté de la comédie d’Aristophane, eut lieu en 1920 au Nationaltheater de Munich sous la direction de Bruno Walter, avec Maria Ivogün en Nachtigall et Karl Erb en Hoffegut. Un vif succès initial, pour cet ouvrage magnifique mais coûteux à monter, et peu à peu oublié dans un contexte de crise économique, avant d’être définitivement retiré des scènes en 1933, interdit par le IIIe Reich, le compositeur étant d’ascendance juive. L’enregistrement de Lothar Zagrosek publié par Decca en 1996 amorce un timide regain d’intérêt, avec ensuite quelques rares productions, dont Cologne dès 1998, puis Genève en 2004. Munich reprend l’ouvrage en 2020 dans une mise en scène de Frank Castorf, Cologne y revient en 2021 avec Nadja Loschky, et l’Opéra National du Rhin en assure enfin la création scénique française en janvier 2022 avec Ted Huffman. Trois productions récentes toutes victimes, à des degrés divers, des contingences sanitaires de la pandémie – celle de Munich étant la plus sinistrée –, mais les productions de Cologne et Strasbourg souffrant aussi de conditions fortement contraintes, voire, en Alsace, d’un concept de mise en scène désastreux.
C’est dire si cette nouvelle production du Hessisches Staatstheater constitue, pour cette œuvre trop rare, un véritable événement, dans le cadre de surcroît d’un élégant théâtre, bijou architectural conçu au début du siècle dernier sur le modèle des opéras de Vienne et Zurich. Monter Die Vögel est gratifiant mais difficile, l’œuvre imposant de rendre crédibles des personnages d’oiseaux, sans tomber dans le pittoresque animalier, et en préservant un bon équilibre entre satire et arrière-plans plus sombres. Une comédie, mais où la manipulation des masses, la cupidité des démagogues et l’utopie condamnée d’avance affleurent à chaque page. Ersan Mondtag résout ce problème en transposant l’action dans un aéroport moderne, décalage moins immédiatement lisible qu’en définitive fructueux : un troupeau de voyageurs anonymes, faciles à conditionner et à manipuler, de surcroît bloqué sur place par une incursion de drones, n’y attend que ses meneurs populistes pour leur faire allégeance. Quant à la cité de villégiature que Ratefreund fait édifier par les oiseaux, paradis de promoteur immobilier simulé par intelligence artificielle, elle évoque irrésistiblement un projet de même nature récemment envisagé par quelques cyniques apprentis sorciers de la géopolitique.
Une production pleine de tact et d’imagination, souvent amusante, mais qui sait aussi ménager de beaux moments lyriques, le plus intense de la soirée restant comme il se doit la troublante scène d’amour nocturne entre Nachtigall et Hoffegut, rehaussée d’un bel effet de machinerie à deux niveaux. Le plateau supérieur monte pour laisser apparaître en contrebas un espace onirique garni d’ours en peluche géants, sorte de cauchemardesque boutique de souvenirs où l’on se demande si le Rossignol, ici une créature aux allures de femme fatale échappée d’un célèbre tableau expressionniste d’Otto Dix, n’envisage pas de laisser les deux seuls humains de l’histoire définitivement emprisonnés.
Le jeune chef Paul Taubitz dirige le Hessisches Staatsorchester Wiesbaden avec beaucoup d’élan et de fraîcheur, ainsi qu’une remarquable mainmise sur le plateau, confronté à quelques ensembles difficiles à mettre en place. Très majoritairement confiée à la troupe du théâtre, la distribution ne paraît qu’un peu handicapée par la méforme du ténor américain Richard Trey Smagur, aux aigus détimbrés. Mais ici, au-delà de la performance collective, c’est surtout le rôle du Nachtigall qui s’avère décisif, interprété par une remarquable Josefine Mindus, jeune soprano suédoise aux coloratures impeccables, parfaite dans cette composition ambiguë d’oiseau rêveur, appelé en définitive à tirer les principaux enseignements moraux de cette édifiante féerie.
LAURENT BARTHEL
Richard Trey Smagur (Hoffegut)
Hovhannes Karapetyan (Ratefreund)
Jonathan Macker (Prometheus)
Sam Park (Wiedehopf)
Josefine Mindus (Nachtigall)
Galina Benevich (Zaunschlüpfer)
Paul Taubitz (dm)
Ersan Mondtag (ms/dc)
Henning Streck (l)
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