Grand-Théâtre, 27 mars
Quelque chose cloche dès l’Ouverture de Die Zauberflöte à l’Opéra National de Bordeaux. Serait-ce le son très concret des instrumentistes ou l’agitation (peu synchronisée) de danseurs sur scène autour d’un serpent chef d’orchestre (celui-là même qui menacera Tamino) ? Sûrement un peu des deux, et cette impression ne cessera de se confirmer par la suite.
Le principal problème de l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine réside déjà dans son élan, ni noble ni réellement populaire. En dépit d’une petite harmonie exemplaire, la lourdeur éhontée des cordes, en particulier des violoncelles et contrebasses (par ailleurs trop souvent faux), empâte la moindre couleur globale. Il faut dire que le directeur musical Joseph Swensen pense Mozart comme Brahms, dans un terreau tellurique surmonté de motifs solistes qu’il considère aussi essentiels que ceux des chanteurs, quitte à assourdir ces derniers.
Si on lui reconnaît d’insuffler de la vie aux moindres accents, l’accumulation de stichomythie musicale de tutti ne constitue cependant pas une vision de phrase, car les « surprises » ponctuelles ne compensent pas la dimension routinière dans le cours des airs. Le geste du chef semble aussi indécis sur ses tempi, tandis que le manque de rigueur de l’orchestre sur les longueurs de notes ou sur l’articulation – violons filandreux et staccato légèrement baveux par exemple – achève de multiplier les décalages entre pupitres d’une part, et l’embarras du plateau vocal dans la conduite à adopter vis-à-vis de la fosse d’autre part.
Dans sa note d’intention, le metteur en scène Julien Duval parle davantage d’esthétique que d’interprétation ; son travail suit donc cette tendance. Au premier acte, réussite visuelle en aplats de couleurs pop sur fond et sol blancs, grâce à des costumes raffinés pour les solistes, des lumières éloquentes et une scénographie bien pensée, le contenant d’aujourd’hui permet d’oublier la banalité (voire l’absence) du contenu. C’est au II, où la qualité des tableaux prend un sacré coup – quelques stalactites et stalagmites se battent en duel pour habiller des surfaces noires –, qu’on est touché de plein fouet par le manque flagrant de direction d’acteurs. Il ne raconte aucune histoire, et imagine que l’intrigue va se dérouler d’elle-même, sans nécessité d’intervention. Le temps paraît très long, pour ce qui sera une Zauberflöte de plus… Un comble pour un spectacle familial à la durée au demeurant non excessive, puisque les dialogues parlés « problématiques » ont été coupés.
La distribution est dominée par le Papageno amical de Thomas Dolié, « sérieux » dans sa manière de nourrir continûment l’enrobage de la voix, et traversé d’une verve bien comique. Sur ses deux airs d’une Reine de la Nuit conteuse et occupée par ses pensées, Julia Knecht est celle qui apporte le plus de propositions musicales, bien que les coloratures de « Zum Leiden bin ich auserkoren » ne trouvent pas toujours leur pleine conscience. Omar Mancini fait voguer Tamino sur une clarté quasi rossinienne, qui souffre hélas de son caractère figé et de son uniformité de nuances.
Le médium glissant d’Elena Villalón et sa distance au théâtre empêchent parfois son émission directe et pure de dépeindre les émotions de Pamina (y compris dans un trop solaire « Ach, ich fühl’s »). La composition se bonifie cependant au cours de la représentation, jusqu’à une scène de retrouvailles avec Tamino très incarnée. Le timbre argenté de Jean Teitgen éclaire la nuit d’« O Isis und Osiris », aria montrant sa capacité à être moins dans l’intensité que dans le reste de l’œuvre. Enfin, entre les Dames trop ostentatoires de Julie Goussot (première) et Anouk Defontenay (troisième), celle d’Axelle Saint-Cirel opte fort heureusement pour le liant et la tendresse, deux composantes dont la soirée aura souvent fait défaut.
THIBAULT VICQ
Jean Teitgen (Sarastro)
Omar Mancini (Tamino)
Ugo Rabec (Sprecher)
Julia Knecht (Königin der Nacht)
Elena Villalón (Pamina)
Julie Goussot (Erste Dame)
Axelle Saint-Cirel (Zweite Dame)
Anouk Defontenay (Dritte Dame)
Thomas Dolié (Papageno)
Sofia Kirwan-Baez (Papagena)
Mathias Vidal (Monostatos)
Joseph Swensen (dm)
Julien Duval (ms)
Olivier Thomas (d)
Aude Desigaux (c)
Anna Tubiana (l)
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