Opéras Castor et Pollux à Genève
Opéras

Castor et Pollux à Genève

08/04/2026
Sophie Junker et Reinoud Van Mechelen. © Gregory Batardon

Bâtiment des Forces Motrices, 28 mars

Est-ce parce qu’en accord avec le directeur musical Leonardo García-Alarcón, Edward Clug a choisi la version originale de Castor et Pollux (celle de 1737, plus cérébrale et moins spectaculaire que celle que Rameau remania en 1754) que le spectacle qu’il présente au Grand Théâtre de Genève, replié, le temps des travaux, au Bâtiment des Forces Motrices, se distingue considérablement des autres productions d’opéras du compositeur qu’on a pu voir jusqu’ici ? Peut-être. Mais c’est surtout parce qu’il a su se libérer des règles et des codes qui sont les fondements de la « tragédie lyrique » à la française, les subvertir tout en les respectant, alors que ses prédécesseurs, même quand ils les avaient fortement modernisés – on se souvient par exemple de la version « krump/hip-hop » des Indes galantes par Clément Cogitore – s’y étaient pliés peu ou prou.

Edward Clug, pas très connu sous nos contrées, est chorégraphe (il est directeur du Ballet de Maribor) et a remporté, entre autres, de grands succès en Allemagne et au Bolchoï de Moscou. C’est sa première mise en scène d’opéra, même si on a souvent souligné l’aspect très opératique de ses chorégraphies, et on pouvait craindre que, comme de nombreux chorégraphes qui s’attaquent à ce genre d’ouvrages, ce soit surtout les parties purement dansées qui l’intéressent. Or, c’est presque l’inverse qui se produit. Dans un entretien publié dans le programme, il dit même que ce sont ces parties qui l’inspirent le moins. Ce qu’il souhaite – et réussit –, c’est que ce qui relève de la chorégraphie découle de l’action, que cela n’apparaisse pas comme un intermède qui interrompe cette dernière, mais au contraire la prolonge dans un tout organique.

À ce titre, un des passages les plus significatifs et les plus réussis se situe à l’acte II, lorsque Jupiter essaie de dissuader Pollux de descendre aux Enfers en convoquant le « Ballet des Plaisirs célestes », mené par Phébé, la déesse de la jeunesse. Alors qu’à cette occasion, Rameau parle de « figures gracieuses portant des guirlandes de fleurs », le metteur en scène préfère, dans une image saisissante, concevoir Jupiter comme une figure de l’amour parental (non genrée) allaitant ses enfants. Et c’est ainsi que des litres de lait sont déversés sur le plateau, et que ce ballet se déroule au sol, dans le liquide à la fois réel et symbolique, renvoyant tout autant à la nourriture qu’au cosmos, cette fameuse « voie lactée » dans laquelle Castor et Pollux finissent par former la constellation des Gémeaux…

Mais d’autres images tout aussi fortes jalonnent ce spectacle que n’auraient pas désavoué les Surréalistes. Il faudrait bien sûr parler des caddies qui peuplent l’acte des Enfers (le IV) et dont s’emparent aussi bien le chœur que les danseurs dans une sorte de mouvement perpétuel – on peut supposer qu’ils transportent les âmes des morts. Ou les parapluies noirs que Phébé apporte aux Spartiates pour empêcher Pollux de descendre aux Enfers, et qui s’ouvrent d’un coup, juste avant l’entracte. Edward Clug a réalisé un spectacle rare, une sorte de grand lamento qui atteint au sublime dans la banalité, et dont de nombreuses scènes resteront gravées dans la mémoire.

Cette réussite exceptionnelle est tout autant à mettre au crédit de Leonardo García-Alarcón et de son orchestre, Cappella Mediterranea. Connaissant l’œuvre dans ses moindres recoins, ils instaurent une tension constante et soutiennent le projet scénique en maintenant l’unité, sans interruptions, de manière à ce que l’ouvrage apparaisse vraiment comme une « Gesamtkunstwerk » (œuvre d’art total). Et la distribution n’est pas en reste : superbe Pollux d’Andreas Wolf, à la voix bien assurée et au français parfait ; Castor poétique et tendre de Reinoud Van Mechelen ; Télaïre juvénile, lyrique et très engagée de Sophie Junker ; Phébé pleine de fureur (un peu trop ?) d’Eve-Maud Hubeaux ; et Jupiter autoritaire et puissant d’Alexandre Duhamel. En finissant par louer l’excellence du chœur et des danseurs du Grand Théâtre de Genève, on comprendra qu’on y a passé une soirée comme on aimerait que ce soit plus souvent le cas à l’opéra.

PATRICK SCEMAMA

Reinoud Van Mechelen (Castor)
Andreas Wolf (Pollux)
Sophie Junker (Télaïre)
Eve-Maud Hubeaux (Phébé)
Alexandre Duhamel (Athlète 2, Jupiter)
Giulia Bolcato (Une suivante d’Hébé, Un plaisir céleste, Une ombre heureuse)
Sahy Ratia (Athlète 1, Le Grand Prêtre)
Charlotte Bozzi (Une autre ombre/Une planète)
Leonardo García-Alarcón (dm)
Edward Clug (ms/ch)
Marko Japelj (d)
Leo Kulaš (c)
Tomaž Premzl (l)

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