Opéras Idomeneo à Bruxelles
Opéras

Idomeneo à Bruxelles

02/04/2026
Shira Patchornik et Joshua Stewart. © Simon Van Rompay

La Monnaie, 14 mars

On ne pouvait certes attendre de Calixto Bieito une lecture littérale de l’Idomeneo de Mozart. Révisée après une réception mitigée à Prague en 2025, sa production exigeante prouve qu’il reste un grand directeur d’acteurs. Comme toujours, le metteur en scène catalan a passé le livret au scalpel et en propose une vision analytique où il requalifie totalement les personnages, dans une optique faisant primer la psychologie sur l’anecdote.

Le roi se présente comme un être brisé, traumatisé par la guerre dont il revient. Incapable de s’ouvrir à l’autre, il se montre indifférent à la demande d’affection de son fils et à celle que lui fait Ilia dans « Se il padre perdei ». En soldat marquant le pas dans sa marche triomphale, puis en homme d’affaires, il porte toujours avec lui un attaché-case renfermant un miroir lumineux dans lequel il se plonge avec fascination, et qui représente sans doute sa propre psyché. Ilia, en tenue de détenue, se refuse à l’amour d’Idamante et reprend ses chaînes après qu’il les lui a enlevées, n’acceptant que très progressivement de quitter son rôle de victime. Elettra, prisonnière de sa frustration, se rêve en parfaite épouse, cirant avec délectation les chaussures d’Idamante dans « Idol mio », transformé en une scène de pur fétichisme, à la limite de l’onanisme. Seul, Idamante porte cette volonté de vie qui s’exprime jusque dans la violence avec laquelle il s’attaque à son père puis accepte de faire don de soi pour qu’il puisse survivre.

Avec pour unique décor un ensemble d’imposantes parois translucides manipulées à vue, concrétisant l’enfermement et la solitude des personnages, le metteur en scène crée les espaces mentaux du drame. Quelques touches de vidéo et les lumières enrichissent cet univers quasiment abstrait. Le chœur n’est pas divisé entre Troyens et Grecs mais forme un bloc humain unique qui désigne clairement Idomeneo comme le véritable monstre de la tragédie, le metteur en scène ayant décidé de faire l’impasse sur celui envoyé par Nettuno. À quelques détails énigmatiques près, comme ces cubis qui tombent des cintres pendant « Zeffiretti lusinghieri » ou ces grands sacs avec lesquels se présente le chœur pour la célébration finale, cette vision se révèle cohérente et tout à fait lisible, même si l’opéra y perd une part de son lustre et de sa séduction.

Se coulant parfaitement dans le personnage imaginé par le metteur en scène, Joshua Stewart possède une voix robuste et une présence scénique indéniable mais il se révèle bien fruste en termes de vocalité pure. Avare de nuances, il est mis à mal par les exigences de « Fuor del mar », qu’il termine sur une improbable cadence qui met au jour l’étendue de ses limites techniques.

Le trio « féminin » est quant à lui au-dessus de tout éloge. Avec une voix bien ancrée dans un beau grave et des aigus d’une grande facilité, une ampleur souveraine, Gaëlle Arquez compose un Idamante ardent, d’un engagement scénique de tous les instants, qui se passe de travesti. Voix trop légère mais bien conduite, Shira Patchornik exprime avec conviction toute la fragilité tourmentée d’une Ilia névrotique, et leurs deux voix s’unissent à merveille dans le duo du troisième acte. Kathryn Lewek se révèle aussi à l’aise dans la ligne fluide de « Soavi zeffiri » que dans les fureurs de son air de bravoure, salué par le public.

Dans cette version quelque peu abrégée, notamment des airs d’Arbace et de nombreux récitatifs, Michael J. Scott incarne les deux personnages – réunis en un seul – du confident du roi et du Gran Sacerdote avec un ténor central d’une stabilité approximative. Le deus ex machina final est incarné par la solide basse de Frederic Jost au bord de la fosse. La qualité des chœurs, dans une œuvre où ils sont essentiels, est idéale.

Dirigeant avec une tension jamais relâchée, Enrico Onofri réussit le tour de force de faire sonner l’Orchestre Symphonique de la Monnaie sinon comme un orchestre baroque, du moins avec les couleurs et la transparence nécessaires, insufflant le dramatisme voulu au premier chef-d’œuvre mozartien, grâce à des tempi sans faiblesse.

ALFRED CARON

Joshua Stewart (Idomeneo)
Gaëlle Arquez (Idamante)
Shira Patchornik (Ilia)
Kathryn Lewek (Elettra)
Michael J. Scott (Il Gran Sacerdote)
Frederic Jost (La Voce)
Enrico Onofri (dm)
Calixto Bieito (ms/l)
Anna-Sofia Kirsch (d)
Paula Klein (c)
Reinhard Traub (l)
Adrià Reixach (v)

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