Théâtre Liberté, 6 mars
Salué par la critique à sa création à Bâle en 2022, ce Barbiere di Siviglia déploie sur le plateau du théâtre Le Liberté de Toulon toute sa verve et sa capacité d’invention pour le plus grand bonheur d’un public visiblement conquis. La mise en scène de Nikolaus Habjan associe à chacun des protagonistes une marionnette-tronc, grandeur nature, à laquelle les chanteurs prêtent leur voix (et leurs jambes), pour un résultat absolument bluffant. Trois manipulateurs – auxquels se substituent parfois les chanteurs eux-mêmes – donnent vie à ces personnages caricaturaux dont les costumes sont directement inspirés de la comédie d’origine.
Le « doublage » et la gestuelle sont si aboutis que les avatars semblent par moment vivre et chanter par eux-mêmes. Ils se détachent d’ailleurs de temps en temps de leur double pour des effets d’opposition ou de parallélisme tout à fait réussis. Ainsi dans le finale du premier acte, où ils investissent l’escalier à double révolution monté sur une tournette qui sert avec quelques meubles d’unique décor à cette production « légère », tandis que les chanteurs restent en ligne et dans l’ombre près de l’orchestre. Les gags sont ceux du théâtre de marionnettes, associant contorsions et grimaces, dans un registre burlesque dont les exagérations et les effets de surprise font mouche à tous les coups. Pour cette reprise assurée par Philomena Grütter, l’Opéra de Toulon a réuni une jeune équipe de chanteurs d’une remarquable homogénéité, que le dispositif scénique, en les maintenant à l’arrière-plan de leurs doubles, semble favoriser vocalement.
Dans le rôle-titre, le baryton coréen Josef Jeongmeen Ahn affiche une voix superbement timbrée et bien projetée. Il ne manque à sa caractérisation jamais histrionique qu’un soupçon d’italianité dans les phrasés pour être parfaite. Avec sa voix claire et son émission naturelle, l’Almaviva de Ronan Caillet se révèle un excellent vocaliste, ornant à plaisir la ligne de son air d’entrée et s’offrant çà et là quelques suraigus facultatifs un peu tendus. Débutant en Rosina, Juliette Mey fait valoir un mezzo profond, souple, à l’aigu facile, très à l’aise dans son dialogue théâtral avec son double, et caractérisant joliment son personnage avec de brillantes variations dans la leçon de chant. Excellent également, le Bartolo autoritaire de Diego Savini, et le Don Basilio d’Antoine Foulon dont la marionnette est peut-être un rien trop « horrifique ». Venue, comme l’Almaviva et le Bartolo, de la distribution originale, la Berta soprano d’Inna Fedorii offre à son air de sorbet des variations pleines de fantaisie et d’expressivité. Le chœur masculin de l’Opéra de Toulon, casqué et en costume militaire, semble sorti de Fahrenheit 451 et apporte une contribution de premier plan à l’ensemble, sans oublier le Fiorello diligent de Giacomo Nanni, le seul à n’avoir pas de double.
L’autre grand artisan de cette réussite est le chef Hélio Vida, qui à la tête d’une petite formation de quatorze instrumentistes – un par pupitre, guitariste de l’aubade compris – donne toute la vigueur voulue à cette version chambriste de la partition de Rossini qui favorise les vents et à laquelle ont été ajoutés quelques effets sonores confiés au xylophone qui ne la déparent pas. Il assure également avec beaucoup de subtilité l’accompagnement des récitatifs, considérablement réduits, particulièrement dans les dernières scènes, simplifiant ainsi le dénouement sans à vrai dire que le plaisir en souffre.
À l’arrivée, une salle entièrement debout dès le deuxième rappel montre que décidément, l’opéra peut être un spectacle « populaire » au meilleur sens de terme quand il est servi avec tant d’intelligence et de talent.
ALFRED CARON
Ronan Caillet (Il Conte d’Almaviva)
Diego Savini (Bartolo)
Juliette Mey (Rosina)
Josef Jeongmeen Ahn (Figaro)
Antoine Foulon (Basilio)
Inna Fedorii (Berta)
Giacomo Nanni (Fiorello)
Hélio Vida (dm)
Nikolaus Habjan (ms)
Jakob Brossmann (d)
Denise Heschl (c)
Vassilios Chassapakis (l)
Manuela Linshalm (marionnettes)
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