Théâtre, 3 mars
S’il est un chef qui sait donner saveurs et couleurs au baroque, c’est bien Vincent Dumestre. À la tête d’un Poème Harmonique composé de neuf cordes, plus un continuo de harpe, guitare et clavecin, son nouveau projet scénique restitue l’intermezzo L’Avare de Gasparini avec un esprit et une sensibilité uniques. Sfumato et mélancolie des cordes pincées, chansons populaires et poignantes entonnées par une vieille servante (Scarabea) qu’on croirait sortie d’un tableau de Ribera ou de La Tour : cette adaptation extrêmement condensée de la pièce de Molière débute sur des accents de lutte des classes. Le ténor touchant et élégiaque de Serge Goubioud y est pour beaucoup.
Deux protagonistes – un homme, Pancrazio, une femme, Fiammetta – plus un rôle muet, Valletto, rejouent l’éternel scénario du « qui n’a rien n’est rien ». Certes, l’œuvre de Gasparini n’est pas tout à fait inédite : elle figure déjà comme curiosité au catalogue du label Bongiovanni, où elle est intitulée Il vecchio avaro. De durée très brève, comme La serva padrona, cet acte théâtral destiné à être intercalé entre deux actes d’« opera seria » réclame quelques « fruits et légumes » pour être pleinement dégusté. Ce sont quelques pages instrumentales de Gasparini, des clins d’œil à Lully et au théâtre populaire italien (les amateurs retrouveront l’ambiance d’Il Fasolo, l’un des très beaux disques du Poème Harmonique), ainsi qu’un air de bagage de Vivaldi détourné de Griselda, où il figure sous l’intitulé « Agitata da due venti ».
L’intrigue condense allègrement la pièce de Molière, elle-même inspirée de La Marmite de Plaute. Une jeune rouée, désireuse de faire main basse sur le magot d’un vieux radin, s’invente un frère jumeau et le fait embaucher dans la maison de Picsou. La belle parvient à ses fins, fait passer le vol du magot pour sa propre dot et finit par conquérir l’entière propriété du pingre. Pour l’illustrer, le jeune metteur en scène Théophile Gasselin a voulu un grand rideau vert sombre, une charrette et une accumulation d’objets digne d’un syndrome de Diogène. Alain Blanchot emprunte ses magnifiques costumes aux scènes de genre chères à Pietro Longhi.
Sur scène, Eva Zaïcik minaude à loisir et le baryton Victor Sicard fait preuve d’une vis comica à toute épreuve, notamment lorsque, volé, il court à travers le public en quête de son trésor. Faussement éclairée à la bougie, l’ambiance est celle du Carnaval baroque, l’un des triomphes du Poème Harmonique, constamment repris. Le présent spectacle étant appelé à tourner, on ne peut que lui souhaiter semblable succès, tant mesure et bon goût ravissent l’œil et l’oreille.
Prochaines représentations :
Rennes (du 18 au 21 mars), Théâtre de l’Athénée (du 9 au 18 avril), Reims (29 avril), La Rochelle (5 et 6 mai), Amiens (13 mai), Versailles (du 5 au 7 juin), Festival de Beaune (12 et 14 juillet), Caen (3 et 4 mars 2027).
VINCENT BOREL