Staatsoper, 1er mars
Un sans-abri assis à un arrêt de bus, figé dans la douleur : c’est Miller, replongé dans la tragédie de sa fille. Après la Sinfonia, les trois actes se déroulent comme un long flash-back à travers sa mémoire : un regard déformé, parfois confus, qui mélange la réalité de l’entreprise où Luisa travaillait avec lui et les sentiments d’un père idéalisant sa candeur. Les voici donc dans une usine aux allures de Playmobil, dominée par un Wurm sans scrupules, lui-même soumis aux méthodes mafieuses de Walter, chef corrompu qui dispose même d’une milice armée. La transposition est radicale, mais la lecture de Philipp Grigorian reste globalement fidèle au livret : la lettre fatale et le breuvage empoisonné sont bien là, tout comme l’épée que Rodolfo rejettera en signe d’impuissance.
Rien n’est fait, en revanche, pour clarifier l’intrigue : le mélange des registres brouille les repères. De l’idylle champêtre du livret, on bascule dans la parodie kitsch : Walter se prélassant dans un sauna baroque au milieu de femmes sexy ; Federica descendant d’une limousine pour jouer les poupées arrivistes. Les excès s’accumulent au-delà de la caricature sociopolitique, jusqu’à ces figurants déguisés en squelettes qui se trémoussent autour des protagonistes. Dans cette galerie grotesque – où Rodolfo lui-même est tourné en ridicule, avec son uniforme blanc de faux chevalier –, seul le couple père-fille bénéficie d’un traitement sérieux, tel un ultime rempart d’humanité. Leur duo du III, dans un décor enfin dépouillé, atteint le sommet d’une soirée musicalement mémorable.
Nadine Sierra est en état de grâce. Après un air d’entrée un rien acide dans l’aigu, sa Luisa gagne rapidement en finesse et profondeur. Dans les moments élégiaques, elle rayonne de souplesse, de naturel, de pureté juvénile. Mais les pages dramatiques n’impressionnent pas moins : un sentiment noble et douloureux vibre dans la prière du II, portée par son médium tranchant mais toujours radieux, tandis que son dernier duo avec Rodolfo irradie une simplicité attachante, une vitalité sereine qui semble intacte sous le poids de la fatalité.
George Petean, quant à lui, impose une présence vocale de vrai protagoniste. Après un début prudent dans sa redoutable cavatine, il triomphe par l’assurance, le mordant souverain, la projection conquérante, le soin du legato et de la diction : une performance toute d’autorité expressive, qui fait de ce Miller le plus proche ancêtre de Rigoletto. Le legato de violoncelle de Roberto Tagliavini confère à Walter une noblesse inédite, jusque dans son geste final de compassion paternelle. Marko Mimica campe un Wurm à la noirceur monolithique, tandis que Daria Sushkova prête un charisme débordant à sa Federica version Barbie.
Les seules réserves concernent Freddie De Tommaso, desservi par les outrances de la mise en scène et par une légère indisposition. Si sa vaillance brille toujours dans les élans héroïques, « Quando le sere al placido » souffre d’une palette limitée, d’une ligne erratique et d’effets véristes discutables. Mais on ne boudera pas le plaisir d’entendre une voix aussi puissante, capable de porter avec tant d’éclat un rôle aussi tendu.
À cette distribution proche de l’idéal répondent un chœur maison parfaitement homogène et un orchestre admirable de souplesse et de clarté, que la baguette nerveuse et subtile de Michele Mariotti pousse hors de toute convention. Dans le catalogue verdien, Luisa Miller (1849) est souvent considéré comme un précurseur inabouti des chefs-d’œuvre à venir : une idée reçue que le chef italien vient démentir. Sa lecture fluide, cohérente, pleine de relief, révèle la maturité sous-estimée de cette partition, jusqu’à transcender dans un but dramatique les passages les moins inspirés.
Jamais l’ouvrage n’a semblé si efficace dans l’architecture, si raffiné dans l’orchestration, si émouvant. Voilà qui inscrit cette production, malgré une mise en scène chaotique, au livre d’or de l’Opéra de Vienne.
PAOLO PIRO
Roberto Tagliavini (Il conte Walter)
Freddie De Tommaso (Rodolfo)
Daria Sushkova (Federica)
Marko Mimica (Wurm)
George Petean (Miller)
Nadine Sierra (Luisa)
Teresa Sales Rebordão (Laura)
Michele Mariotti (dm)
Philipp Grigorian (ms/d)
Vlada Pomirkovanaya (c)
Franck Evin (l)
Anna Abalikhina (ch)
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