Opéras Tamerlano à Karlsruhe
Opéras

Tamerlano à Karlsruhe

13/03/2026
© Felix Grünschloß

Badisches Staatstheater, 22 février

Chaque nouvelle édition du Festival Haendel de Karlsruhe ancre davantage la manifestation dans les pratiques historiquement informées, avec cette année un véritable afflux de chefs spécialisés. Autour de René Jacobs, pour ce nouveau Tamerlano, gravitent rien moins que Rinaldo Alessandrini pour la reprise du Rinaldo moyennement convaincant de l’an dernier, Lars Ulrik Mortensen pour une rare Atalanta, ici en version de concert, et Andrea Marcon pour le concert de clôture. Une solide concentration de compétences, en contraste total avec les débuts très bricolés de cette manifestation, les « Händel-Tagen » d’il y a presque cinquante ans.

On mesure particulièrement le chemin parcouru à l’aune de l’irréprochable cohérence de cette représentation de Tamerlano. Certes, le niveau instrumental du Freiburger Barockorchester est supérieur à celui des habituels Deutsche Händel-Solisten du festival. Mais il y a aussi le savoir-faire inimitable de René Jacobs : celui d’un ancien chanteur, qui accompagne les voix avec une souplesse particulière, voire d’un véritable réinventeur de cette musique, s’autorisant parfois d’étonnantes libertés, au demeurant toujours efficaces. Jacobs approche les 80 ans, marche difficilement, dirige assis, mais dès qu’il lève les bras, toutes ses formules et recettes longuement expérimentées fonctionnent mieux que jamais.

La mise en scène est confiée à Kobie van Rensburg, choix pas anodin. Ce ténor -sud-africain reconverti à la mise en scène depuis une quinzaine d’années a souvent chanté sous la direction de Jacobs, long rapport de confiance qui a certainement pu favoriser un projet résolument expérimental. Les chanteurs évoluent devant un écran bleu dans un espace scénique quasi vide – quelques praticables minimalistes, des marquages au sol – tandis que leurs silhouettes et expressions sont captées par plusieurs caméras et incrustées en temps réel dans des décors générés par ordinateur, vidéos signées par Van Rensburg lui-même. Des environnements somptueux, palais moghols, yourtes, architectures orientales, personnages juchés sur un tapis volant, un char ou un éléphant… projetés en direct sur un écran géant surplombant le plateau.

Un film aux allures de délirante superproduction hollywoodienne en noir et blanc, que le public peut voir simultanément avec les interprètes évoluant en dessous, synchronisation impeccable, sans le moindre décalage entre chant et image. On ne sait d’abord où porter le regard, puis l’œil s’habitue à naviguer entre plateau et écran, et on finit par admettre que ce dispositif puisse offrir aux chanteurs un appréciable surcroît de confort, concentrés sur la seule expressivité de leur visage.

À ce jeu de la mimique qui crève l’écran, Christophe Dumaux, grand spécialiste des « bad boys » haendéliens, reste imbattable. Un réjouissant Tamerlano, qui passe à vue de l’autosatisfaction à la cruauté, voire la bêtise, avec un véritable plaisir à jouer sur tous ces registres. La voix, d’une belle richesse de couleurs, suit sans problème, y compris dans l’hypervirtuosité furieuse d’« A dispetto d’un volto ingrato ».

L’autre contre-ténor, le Britannique Alexander Chance, peut compter sur l’atout de son apparente jeunesse, et tire le maximum d’un rôle qui reste un peu ingrat par la monotonie de ses sentiments amoureux. Mais ici, c’est exceptionnellement à un ténor qu’échoit le rôle décisif, celui de Bajazet, souverain déchu incarné avec une touchante crédibilité par Thomas Walker, chanteur un peu limité en virtuosité, qui excelle dans les pages lentes, un peu moins dans les moments héroïques comme « Empio, per farti guerra ».

Fine musicienne, Kristina Hammarström incarne une Irene qui ne manque pas d’humour au second degré, de même que son comparse Matthias Winckhler dans le rôle de Leone. Quant à Mari Eriksmoen, à défaut d’une forte personnalité vocale, elle campe une Asteria résignée et résolue, au timbre attachant. Son « Padre amato » final se révèle d’une émotion d’autant plus saisissante que le dispositif vidéo est soudain abandonné, sabotage simulé qui laisse enfin les chanteurs seuls sur le plateau nu.

Ultime coup de théâtre d’une production qui parvient à transcender habilement les contraintes de Tamerlano, « opera seria » parmi les plus statiques de Haendel, du fait d’une exploration très intériorisée des principaux affects tragiques exposés. Or, ici, on ne voit pas le temps passer.

LAURENT BARTHEL

Christophe Dumaux (Tamerlano)
Thomas Walker (Bajazet)
Mari Eriksmoen (Asteria)
Alexander Chance (Andronico)
Kristina Hammarström (Irene)
Matthias Winckhler (Leone)
René Jacobs (dm)
Kobie van Rensburg (ms/dc)
Felix Bach (l)

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