Opéras Les Dinos et l’Arche à Genève
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Les Dinos et l’Arche à Genève

24/02/2026
© La Cité Bleue/Giulia Charbit

La Cité Bleue, 3 février

Créé en 2012 à Karlsruhe en version allemande, Les Dinos et l’Arche est un véritable OLNI (objet lyrique non identifié). Sous-titré « opéra darwiniste et fable dystopique », il nous raconte en un prologue et trois actes la (non-)disparition des dinosaures, sur une étonnante partition de Thomas Leininger, recréant un authentique opéra baroque « contemporain », qui utilise tous les codes du genre avec une invention mélodique très séduisante. Le livret de Cédric Constantino et Tina Hartmann mêle habilement la théorie de l’évolution avec le mythe du Déluge et de l’arche de Noé et en profite pour proposer une vision de l’histoire des espèces, où la poésie incarnée par l’iguane domestiqué de Darwin transcende et dépasse la théorie scientifique.

Les sauriens y sont présentés comme une classe de nantis, sûrs d’eux-mêmes et sourds aux avertissements de la Nature, d’évidence une image de notre société. Ils confondent le sauvetage des espèces avec une croisière de luxe et arrivent trop tard pour l’embarquement. Toutefois, après une dispute où ils se concurrencent pour convaincre Noé de les accepter à bord, prétexte à un chaotique ensemble, suivi d’un De profundis en français de toute beauté, ils seront sauvés grâce à l’intercession du plus humble d’entre eux, Struthiomimus, qui a réussi à se faufiler à bord, et à une herbe magique qu’ira chercher au fond des mers Anatosaurus, leur permettant de se métamorphoser en oiseaux, et d’échapper ainsi à une disparition pure et simple. Le chœur final, d’une grande douceur, parle de réconciliation entre les êtres vivants, mammifères, oiseaux et sauriens, sous le signe de l’ineffable musique et de son langage universel.

Tout à la fois naïve dans son propos mais directe et très élaborée musicalement, la fable s’avère réjouissante et peut sans doute être perçue à différents degrés, mais il n’est pas sûr qu’elle soit vraiment accessible à un public enfantin, ne serait-ce que parce que l’adaptation française, assez chantournée pour coller à la prosodie (sans toujours y réussir), ne permet guère de se passer des surtitres, au-delà même de tous les sous-entendus culturels que sa compréhension réclame.

D’une abondante distribution, essentiellement jeune et très engagée, on retiendra le solide baryton de Sebastià Péris, aussi imposant en Darwin qu’en Noé, et son iguane, la soprano Mariana Da Silva Ferlita, qui s’invente une seconde voix pour la Femme de Noé. Du côté des sauriens se distingue particulièrement la puissante basse de Raphaël Hardmeyer en Tyrannosaurus Rex dans son long discours en latin, et sa femme Archæopteryx, le contre-ténor Diego Galicia Suárez, dans la sublime scène de la métamorphose. Le terrible Vélociraptor du ténor très central d’Oscar Esmerode s’impose avec toute la violence voulue dans son combat avec le contre-ténor Anatosaurus, lui-même époustouflant dans son grand air héroïque à vocalises du troisième acte. Les quatre autres sauriens s’unissent à eux pour de splendides chœurs. Les quatre mammifères (chat, kangourou, rat et chien), moins caractérisés, ont également leur part à jouer dans de petits ensembles très réussis.

Dans la fosse, la Cappella Mediterranea en petite formation donne tout le relief voulu à une musique qui, sous des airs connus, n’est ni un pastiche ni une parodie mais une authentique création, utilisant parfois le dialogue et souvent le récitatif, richement instrumenté et très vivant. Notre seule réserve sera sur les divers rebonds un peu répétitifs qui conduisent à la conclusion. La mise en scène, efficace, prend tout son sens dans une scénographie fonctionnelle très antédiluvienne et doit une grande partie de son lustre aux splendides costumes évoquant les dinosaures puis leur transformation en oiseaux remarquablement réussis.

L’ensemble, avec son humour léger et son message écologique très actuel, fait mouche et se taille un joli succès auprès d’un public adulte visiblement convaincu.

ALFRED CARON

Mariana da Silva Ferlita (L’Iguane, La Femme de Darwin)
Sebastià Peris (Darwin, Noé)
Charles Sudan (Anatosaurus)
Valérie Pellegrini (Struthiomimus)
Oscar Esmerode (Vélociraptor)
Daria Novik (Brachiosaurus)
Julia Deit-Ferrand (Tricératops)
Raphaël Hardmeyer (Tyrannosaurus Rex)
Diego Galicia Suárez (Archæoptéryx)
Baptiste Jondeau (Parasaurolophus)
Sarah Matousek (Chat)
Lidija Jovanović (Kangourou)
Bastien Masset (Rat)
Félix Le Gloahec (Chien)
Leonardo García Alarcón (dm)
Julien Condemine (ms)
Hélène Fief (d)
Sylvain Wavrant (c)
Sylvain Séchet (l)

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