Interview Anastasia Bartoli, le Rossini « serio » de mèr...
Interview

Anastasia Bartoli, le Rossini « serio » de mère en fille à Pesaro

05/07/2023
© Ennevi

Ne vous fiez pas à son patronyme, c’est de Cecilia… Gasdia que la soprano italienne est la fille. Venue au chant sur le tard, Anastasia Bartoli est en passe, à 32 ans, de se faire un prénom. Et d’abord, grâce à une voix qui a déjà relevé le redoutable défi de Lady Macbeth, sous la baguette inflexible de Riccardo Muti. Elle débute, le 11 août, au Rossini Opera Festival, dans la première production d’Eduardo e Cristina, à Pesaro.

Quelle place Rossini tient-il dans votre répertoire ? Jusqu’à présent, vous vous êtes, surtout, fait remarquer dans les rôles les plus lourds du jeune Verdi…

Je suis très heureuse de me produire, pour la première fois, au Festival de Pesaro, où ma mère a beaucoup chanté. Cristina est mon premier rôle rossinien en scène. J’ai néanmoins interprété, à la fin de mes études, dans un cadre non professionnel, Rosina (Il barbiere di Siviglia), que j’aimerais bien refaire, même si on la distribue soit à des sopranos légers, soit à des mezzos. Mais une voix hybride, comme la mienne – pendant un temps, même ma mère s’est demandé si je n’étais pas mezzo ! –, y est à l’aise. Eduardo e Cristina est un pot-pourri d’autres partitions, comme Ricciardo e Zoraide, Adelaide di Borgogna, et surtout Ermione, dont la grande scène de l’héroïne est reprise intégralement, avec d’autres paroles. L’écriture du Rossini « serio » convient bien à mon instrument, car elle est très proche de mon répertoire de prédilection : les Verdi de jeunesse. D’ailleurs, pour me les faire travailler, ma mère me dit toujours de penser plus à Rossini qu’à Verdi ! Dans Abigaille (Nabucco) et Lady Macbeth (Macbeth), l’ambitus est large, avec des coloratures se baladant de l’aigu vers le grave, et vice versa, mais la tessiture est moins tendue que dans le bel canto romantique. L’assise de la voix est dans la première octave, comme chez Rossini.

Votre parcours est atypique ; encore très jeune, et en début de carrière, vous avez abordé ces deux rôles particulièrement lourds…

Ce n’est pas moi qui décide, mais ma voix… ou, plutôt, ma gorge ! Sur le papier, ces rôles semblent monstrueux, et on ne les aborde habituellement qu’à la maturité, mais il n’y a pas de règle. Pour ma part, je me suis sentie à l’aise de la première à la dernière note, dès que je les ai essayés. À l’inverse, Mozart, censé être un baume pour la voix, m’est plus difficile. Je viens, par exemple, de refaire Donna Elvira (Don Giovanni), à Florence. Le rôle est magnifique, mais je suis tout le temps sous contrôle. Ici, la générosité vocale ne sert à rien… De fait, c’est en Lady Macbeth, sous la direction de Riccardo Muti, que j’ai effectué mes vrais grands débuts, au Tokyo Spring Festival, en 2021. Et, peu après, j’ai fait ma première Abigaille. Pour autant, je sais que je dois être prudente : ces parties sont longues, très exigeantes, épuisantes aussi bien physiquement qu’émotionnellement. Il faut faire attention à ne pas les chanter trop souvent : jamais deux productions de ce genre à la suite, et après une série, prendre du temps pour recharger ses batteries, tout en alternant avec des rôles moins lourds. Mais Verdi, indéniablement, me va. J’ai d’ailleurs remporté le Concours « Voci Verdiane » de Busseto, en 2018, et j’ai depuis abordéMaria/Amelia (Simon Boccanegra), Elvira (Ernani), et je serai Lucrezia Contarini (I due Foscari), à la Fenice de Venise, en octobre prochain.


Elvira dans Ernani à Venise. © Pauline Silvestri

Quoique « fille de… », vous avez commencé tard le chant…

Pendant toute mon enfance, j’ai baigné dans la musique, mais avec une mère toujours partie, ou la valise à la main, j’ai vu aussi les sacrifices que cela impliquait. Et je me suis dit : « Jamais ! » J’ai donc cherché à faire tout autre chose. D’autant que j’ai des centres d’intérêt très divers : si je n’étais pas chanteuse, je serais probablement sommelière, car je m’intéresse beaucoup au vin. D’autre part, pendant quatre ans, j’ai été parachutiste acrobatique professionnelle. Et j’ai adoré cela ! Mais le chant m’a rattrapée sur le tard. J’ai été foudroyée : un vrai appel mystique, à 23 ans ! Ma mère a accepté de me faire travailler, en me prévenant : elle ne laisserait rien passer, et si je n’avais pas de talent spécial, on arrêterait tout. Cela va faire dix ans que nous travaillons ensemble, et qu’elle m’enseigne ausi bien la technique que le style et le métier. Et comme nos voix sont très différentes, elle est ravie de pouvoir ainsi couvrir tout le répertoire de soprano !

Parmi vos prochaines prises de rôles, figure Floria Tosca. Une façon de renouer avec vos anciennes amours de parachutiste, en vous jetant du haut du château Saint-Ange ?

Je n’y avais pas pensé ! En effet, la saison prochaine, j’aborderai deux rôles de Puccini : Mimi (La Bohème) et Tosca. Si le compositeur écrit très bien pour la voix, l’orchestre est très chargé. Il s’agit donc de le chanter sans jamais pousser, ni crier. Évidemment, Tosca est plus intéressante que Mimi, d’un point de vue théâtral. Mais chez Puccini, Manon Lescaut est mon rêve le plus cher. Pour ce qui est du parachutisme, hélas, je ne peux plus le pratiquer. C’est mauvais pour la voix, et surtout pour les oreilles, à cause des différences de pression. Mais les similitudes avec le chant – qui est aussi un sport de haut niveau – sont nombreuses : il faut être solide, savoir prendre des décisions très rapides, et les montées d’adrénaline sont comparables. Quand vous êtes là-haut, personne ne peut vous forcer à sauter, c’est vous qui devez en avoir envie… Comme sur scène, à un moment, il faut se lancer. Et alors, quelle ivresse !

Propos recueillis par THIERRY GUYENNE

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