Interview Olivier Py : le Châtelet, un théâtre en m...
Interview

Olivier Py : le Châtelet, un théâtre en musiques

27/05/2024
© Carole Bellaiche

C’est la barre d’un navire en perdition que la Ville de Paris a confiée, non sans remous, à l’ex-directeur du Festival d’Avignon, en février 2023. Talent protéiforme, l’homme de théâtre, d’opéra et de cabaret prend pleine possession des lieux, du 8 au 13 juin, en y redonnant son opérette, L’Amour vainqueur. Et dévoile la saison 2024-2025, la première entièrement de sa main.

Vous avez été nommé directeur du Théâtre du Châtelet, le 1er février 2023. Quel chemin avez-vous pris pour atteindre l’une des salles mythiques de Paris ?

Un chemin qui s’est effectué lentement ! Après le départ de Ruth Mackenzie, la directrice artistique, en 2020, alors que j’étais encore à la tête du Festival d’Avignon, je m’étais demandé ce que je ferais après. Le Châtelet était une possibilité, mais il n’y avait pas eu d’ouverture de candidature… À dire vrai, j’avais envie, à l’époque, de faire du théâtre en région. Bien plus tard, des amis m’ont persuadé d’envoyer un dossier, ce que j’ai fait. Être choisi a été une surprise.

Mais, comme tout le monde, vous étiez conscient des problèmes qui pesaient sur ce théâtre…

Bien sûr ! Le Châtelet n’avait plus d’image, plus de public, tant au sens large que spécifique, comme cela avait été le cas pendant des décennies. En fait, il était en train de perdre son histoire. Sans parler de la question financière… Tout était à reconstruire.

Sur le plan financier, justement, avez-vous eu des assurances de la part de vos autorités de tutelle ?

Anne Hidalgo, la maire de Paris, m’a assuré qu’il n’y aurait pas de baisse des subventions… et pas d’augmentation, non plus ! Mais je pense que le plan que nous avons établi a bien fonctionné ; il est, maintenant, presque certain que nous finirons la saison avec un équilibre financier. West Side Story, il faut l’avouer, nous a bien aidés ; cet ouvrage a toujours un tel succès qu’il a, sans doute, sauvé bien des théâtres !

D’où vos subventions viennent-elles ?

De la Ville, de la Ville et de la Ville ! Elles s’élèvent, aujourd’hui, à 15 millions d’euros, pour un budget qui est du double. La différence doit, donc, être comblée par les recettes, lesquelles connaissent toujours des hauts et des bas. La part de mécénat est minime ; nous allons tenter de la développer. J’ai bien mouillé ma chemise, mais la pente va être remontée. Je suis heureux, ici, avec un personnel amoureux de l’art et de ce théâtre, et qui n’a jamais baissé les bras.


Le Théâtre du Châtelet. © phil_a_paname

Quelle est la durée de votre mandat ?

Lorsque j’ai eu mon contrat en mains, j’ai constaté, avec étonnement, qu’aucune durée n’était précisée ! Mais j’ai la possibilité de faire des mises en scène, tant dans la maison qu’à l’extérieur. C’était, pour moi, essentiel de continuer à faire de l’art.

Quand on regarde votre programmation, pour les mois à venir, son éclectisme saute aux yeux…

Mais il a toujours fait partie de l’histoire du Châtelet, et je tiens à cet héritage ! On pouvait, dans un temps lointain, y applaudir aussi bien les Ballets russes que Le Tour du monde en 80 jours, une production historique, qui n’avait aucun mal à renflouer les caisses, si besoin était. Dans ma jeunesse, j’avais une chambre de bonne, de l’autre côté du pont, et je venais voir tout ce que je pouvais, aussi bien un opéra qu’un spectacle de Catherine Lara. Le Châtelet est une maison ouverte à 360 degrés. J’aime ce grand écart permanent.

Ce qui est évident pour un théâtre qui se veut populaire…

Bien sûr ! Mais populaire ne veut pas dire populiste, donc pas nécessairement commercial. Le plus difficile, c’est l’opéra ; le reste marche tout seul. Car l’opéra, c’est une question de finances, de public, mais aussi, quelquefois, de politique. Je partage les inquiétudes de mes collègues à son propos, mais il faut sauver cet art. On ne peut pas vivre sans cette folle utopie qu’est l’opéra, et toujours réagir en comptable ! J’en programme deux, cette saison, Le Docteur Miracle, qui sera couplé avec L’Arlésienne, pour une soirée consacrée à Bizet, et Orlando de Haendel.

Les deux sont des coproductions : l’une, avec Tours, Rouen, Lausanne et le Palazzetto Bru Zane ; l’autre, avec Caen, Nancy et Luxembourg…

Se mutualiser est une nécessité économique, et une excellente solution ; tous les théâtres sont d’accord sur ce point. J’espère continuer dans cette voie et faire, aussi, de l’opéra contemporain.

Avec des projets de commandes ?

Ce n’est pas impossible, mais je n’en dirai pas davantage, pour le moment.

Ce grand écart, que vous revendiquez, a un axe central : la musique…

Oui, mais la musique n’est jamais seule ; elle cherche toujours d’autres arts, que ce soit la danse, le cirque ou la littérature. Nous avons le privilège d’avoir une grande salle, au cœur de Paris, moins impressionnante, peut-être, que le Palais Garnier ou l’Opéra Bastille. Il faut qu’elle soit la maison de tous.

À commencer par les enfants, avec « Les P’tits Fauteuils »…

C’est un programme qui se poursuivra sur toute la saison, avec des spectacles familiaux, y compris une adaptation d’Alice au pays des merveilles et une proposition de Cerise Calixte. Je souhaite que les plus petits y viennent aussi, dès l’âge de six mois. J’avais fait ce genre d’expériences, à l’Odéon et à Avignon ; j’ai souvent vu des enfants amener des parents, dont beaucoup ne seraient pas entrés dans un théâtre sans cela.

Parmi les metteurs en scène que vous avez choisis, on relève les noms de Jeanne Desoubeaux, à laquelle vous avez confié Orlando, de Pierre Lebon, responsable du spectacle Bizet, et de Karelle Prugnaud, qui aura en charge L’Histoire du soldat de Stravinsky. Tous ont des expériences de musicien, de danseur, de chanteur…

J’ai envie de les faire connaître, parce qu’ils sont jeunes, talentueux et originaux. Karelle Prugnaud a fait deux spectacles, dont Léonie et Noélie de Nathalie Papin, à Avignon, en 2018. Pierre Lebon est décorateur, danseur, baryton. Il a participé aux productions des Chevaliers de la Table ronde et de Mam’zelle Nitouche d’Hervé, qu’avait montées Pierre-André Weitz, et j’avais aimé son Docteur Miracle, à Tours, dans le cadre des « Bouffes de Bru Zane » – il n’avait pas choisi celui de Bizet, que nous programmons, mais celui de Lecocq. Il est, aussi, l’un des protagonistes de L’Amour vainqueur, que j’avais écrit et présenté à Avignon, en 2019, et que nous reprenons, à partir du 8 juin. Quant à Jeanne Desoubeaux, passée, entre autres, par l’Académie de l’Opéra National de Paris, sa formation de claveciniste et de comédienne, comme ses précédentes expériences de mise en scène lyrique, m’ont semblé idéales pour Orlando. Il faut travailler avec des grands noms, mais il est nécessaire de faire émerger de nouveaux talents.

En cette année 2024, il était difficile de passer à côté des JO…

C’est pour cette raison que, début juillet, dans le cadre du grand projet « Olympiade Culturelle », François Gautret va adapter, pour la scène, l’exposition qu’il avait présentée à la Philharmonie de Paris, en 2022 : Hip-Hop 360, un itinéraire qui conduit de la culture urbaine aux Jeux Olympiques. Et, en septembre, nous célèbrerons la clôture des Jeux Paralympiques : Laissez-nous danser rassemblera trois cents participants, dont certains en situation de handicap. Je suis très sensible à cette question ; elle est politique, et met en jeu celle de notre rapport aux autres.

Avant de passer aux deux grands événements de cette saison, pouvez-vous évoquer ces séries atypiques que sont « Les Folies Musicales du Châtelet » et le « Châtelet Musical Club » ?

Pendant les « Folies », de midi à minuit, les genres musicaux les plus divers se côtoieront, avec, entre autres, la participation de l’Orchestre de Chambre de Paris et de ma complice de longue date, Patricia Petibon. Quant au « Club », animé par Jasmine Roy, il ­réunira des artistes, mais aussi des étudiants des écoles de comédie musicale, en espérant que nous découvrirons de nouveaux talents.


Olivier Py en Miss Knife. © Thomas Amouroux

Prenons le temps de saluer votre chère Miss Knife, que vous incarnez depuis longtemps, et qui revient pour quelques soirs, en novembre. Comment va-t-elle ?

Plutôt bien, merci ! J’essaie, à chaque reprise, de m’améliorer, de faire mieux musicalement. Mais on s’imagine mal combien chanter est difficile !

Monter Peer Gynt d’Ibsen, dont vous signerez la mise en scène, est une entreprise ambitieuse…

C’est une prise de risque, mais financièrement moindre que celle d’un opéra. J’ai retraduit le texte d’après des versions française et allemande, et le spectacle devrait durer environ quatre heures. L’Orchestre de Chambre de Paris au complet, renforcé de musiciens supplémentaires, est notre partenaire pour la musique ; il est rare de disposer de telles conditions ! Peer Gynt est une œuvre fleuve, philosophique, poétique, réaliste et fantastique à la fois, l’itinéraire d’un antihéros à la découverte de lui-même. On croit la connaître, à cause de la partition de Grieg, laquelle est, le plus souvent, donnée en dehors de son contexte.

Le couronnement de la saison ­2024-2025 sera, sans aucun doute, la nouvelle production, en français, de la comédie musicale Les Misérables, présentée du 22 novembre au 31 décembre…

Nous afficherons cinquante-deux représentations et 30 000 billets sont déjà vendus – une chose incroyable pour moi, et qui ne m’était jamais arrivée ! Je voulais un grand projet pour cette maison, et le choix s’est imposé rapidement : un succès mondial et permanent, dont les origines sont françaises – la comédie musicale avec une « French Touch », quoi de mieux ? J’ai connu cet ouvrage par hasard, en entendant, un jour, Pierre-André Weitz en jouer des extraits au piano. J’avais été ému par la mélodie d’« Empty Chairs at Empty Tables » (« Seul devant ces tables vides »). Pour l’occasion, Claude-Michel Schönberg et Alain Boublil ont travaillé à une nouvelle version : ainsi, on entendra des choses qui ne sont pas dans la version ­anglaise. Nous espérons, pour notre production, confiée au metteur en scène Ladislas Chollat, une captation, pourquoi pas une édition en vidéo, et surtout, une tournée. Cela dit, il faut être vigilant. Le producteur ­britannique Cameron Mackintosh, qui possède les droits exclusifs, a un regard sur tout. On ne peut même pas prendre une autre affiche que celle représentant Cosette !

Lors d’un précédent entretien, vous m’aviez confié que le moteur de votre travail était le désir. Est-ce toujours le cas ?

Oui, heureusement ! Fréquenter les œuvres, rencontrer les artistes, c’est ce qui me fait me lever le matin. Ma santé psychique tient à cela ! Et je reste toujours un très bon spectateur.

Propos recueillis par MICHEL PAROUTY

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