Interview Loïc Lachenal : l’Opéra de Rouen, u...
Interview

Loïc Lachenal : l’Opéra de Rouen, une maison de chanteurs

28/05/2024
© Caroline Doutre

Sorti la tête haute de la crise sanitaire, puis énergétique, l’Opéra de Rouen Normandie peut compter sur le soutien réaffirmé de ses principaux financeurs, autant que sur le dynamisme de son directeur, Loïc Lachenal. Reconduit à son poste jusqu’en 2028, il présente une saison 2024-2025 aussi ambitieuse sur le plan du répertoire que riche en prises de rôles.

Comment l’Opéra de Rouen Normandie se porte-t-il ?

La maison va bien ! Comme beaucoup d’autres, elle a connu des difficultés, dues au Covid et à l’inflation des coûts qui a suivi. À Rouen, le prix des matériaux nécessaires aux décors a augmenté de 20 à 30 %, et notre budget énergie est passé de 250 000 à 600 000 euros. Nous avons failli fermer pendant deux mois, au printemps 2023, mais une aide exceptionnelle de 200 000 euros a permis de limiter cette fermeture à cinq semaines et de sauver l’opéra participatif qui était prévu. Il a fallu, malgré tout, annuler une production (The Convert de Wim Henderickx) et trois concerts. Heureusement, nous sommes sortis de nos difficultés, la feuille de route et la trajectoire financière ont été alignées par le haut. Le statut de l’Opéra de Rouen Normandie nous aide, car il conjugue souplesse et rigueur : c’est un EPCC (Établissement public de coopération culturelle), qui permet au conseil d’administration de mener une politique culturelle dans le temps long, le directeur restant dans un cadre contraint de comptabilité publique. Le label « Théâtre lyrique d’intérêt national », qui nous a été attribué, en 2018, souligne, par ailleurs, l’engagement de l’État.

Le fait que le nom Normandie appartienne à l’intitulé de l’institution n’est pas innocent…

Un grand nombre d’Opéras, en France, sont financés prioritairement par la Ville. Ici, la Région, fusion des anciennes Haute-Normandie et Basse-Normandie, apporte 80 % des subventions publiques. Le reste vient de la Métropole Rouen Normandie, qui a pris le relais de la Ville, et de l’État. Le mécénat (essentiellement la Matmut et le Crédit Agricole) permet des réalisations qui ne pourraient pas avoir lieu sans lui : spectacles familiaux, diffusion gratuite d’une production sur écran géant… Il faut compter, aussi, avec le mécénat individuel : quand des soirées ont dû être annulées, nous avons proposé de transformer les remboursements de places en dons. Cette formule a eu un grand succès et a créé une communauté de personnes, qui sont devenues nos ambassadeurs. Pour un budget global de 15 millions d’euros, la billetterie compte pour 12 à 15 % de nos recettes totales, ce qui nous situe dans la moyenne française, sans augmentation des tarifs depuis 2020, et avec de bons taux de remplissage. En 2022, 30 % de notre public n’était jamais entré à l’Opéra !


Ariadne auf Naxos, dans la mise en scène de Clarac-Deloeuil > le lab, lors de sa création à Limoges (2022). Le spectacle sera repris à Rouen, en novembre 2024. © Opéra de Limoges/Steve Barek

Vous évoquiez, dans le journal Le Monde, daté du 15 février 2023, la possibilité d’une « hécatombe, à bas bruit » des Opéras, en France…

Force est de constater qu’elle a eu lieu. Les maisons sont toujours là, mais l’activité s’érode. Je renvoie au document intitulé « La saison fantôme », qu’a publié, à propos de la saison 2023-2024, le syndicat Les Forces Musicales, dont j’ai assuré la présidence et la vice-présidence, en alternance, pendant quatre ans. Au total, ce sont 150 000 spectateurs perdus, soit l’équivalent de la disparition de deux de nos maisons, et 2 000 emplois supprimés, soit des dizaines de milliers d’heures de travail en moins pour les intermittents, techniciens et artistes non permanents. Il est urgent de relancer une réflexion nationale, laquelle doit se décliner maison par maison, orchestre par orchestre.

L’organisation de l’Opéra de Rouen Normandie est-elle appelée, prochainement, à se modifier ?

À la rentrée de septembre, aura lieu un rapprochement avec l’Orchestre Régional de Normandie, de sorte que l’investissement de la Région s’appuiera sur une seule structure et renforcera sa politique de décentralisation. Aujourd’hui, la moitié des concerts de l’Orchestre de l’Opéra ont lieu dans des églises et des gymnases, car la Normandie est pauvre en auditoriums. Ainsi, Le Docteur Miracle de Bizet, un spectacle léger, sera créé à La Rive Gauche de Saint-Étienne-du-Rouvray, puis donné une dizaine de fois, en Normandie. Dès la saison 2024-2025, l’Orchestre de l’Opéra de Rouen Normandie et l’Orchestre Régional de Normandie seront réunis, à l’occasion d’Aida et de Dialogues des Carmélites.

Sur quelles bases avez-vous imaginé cette nouvelle saison ?

L’Opéra de Rouen, c’est, d’abord, un certain rapport avec de grands chanteurs : Montserrat Caballé a fait ici, en 1965, sa première apparition en France, dans le rôle de Donna Elvira (Don Giovanni). Un certain rapport à Wagner, également : la création ­française de Siegfried a eu lieu à Rouen, en 1900. Une programmation est toujours le résultat d’un équilibre à trouver entre l’histoire de la maison, ce qu’elle a fait, ou non, et sa capacité à réunir une équipe artistique. Aujourd’hui, nous restons une maison de chanteurs – en 2024-2025, nos distributions comprendront 80 % de prises de rôles ! Aida ouvrira la saison, avec les débuts de Joyce El-Khoury en héroïne éponyme, et les premiers Radamès et Ramfis d’Adam Smith et d’Adolfo Corrado. Il y aura 2/3 de prises de rôles dans Ariadne auf Naxos – une production de Clarac-Deloeuil > le lab, créée à Limoges, en 2022 –, et 100 % dans Dialogues des Carmélites, qui permettra à Tiphaine Raffier de signer sa première mise en scène lyrique. C’est pour moi l’un des plus beaux ouvrages du XXe siècle, et les chanteuses l’adorent : Hélène Carpentier, qui a été notre Iphigénie (Iphigénie en Tauride), il y a deux ans, a pleuré dans mes bras, lorsque je lui ai proposé Blanche de la Force ! Quant à Semiramide, dont Karine Deshayes reprend le rôle-titre, le spectacle a été conçu comme le second volet d’un diptyque, débuté avec Tancredi, en mars dernier. Il s’agit, en réalité, d’une seule et même production, qui va muter en passant du premier au dernier grand « opera seria » de Rossini. Une manière, pour nous, de faire preuve de sobriété dans la construction de nos décors.


Franco Fagioli en Arsace dans Semiramide, à Nancy (2017). © Opéra National de Lorraine

Vous avez confié le rôle d’Arsace à Franco Fagioli…

Il rêvait de le reprendre, après l’avoir étrenné à Nancy, en 2017. Arsace est, habituellement, un rôle en travesti, confié à une voix de contralto héroïque. Aujourd’hui, on se rend compte que le terme « contre-ténor » désigne des chanteurs très différents. Franco Fagioli fait partie de ceux qui ont la tessiture, la technique, l’endurance et la projection nécessaires pour chanter ce rôle.

Le répertoire baroque sera illustré par un opéra de Monteverdi…

Nous donnerons L’incoronazione di Poppea, en version de concert, à la Chapelle Corneille, le 17 décembre, avec l’ensemble Le Banquet Céleste, qui aura présenté l’ouvrage, la veille, au Théâtre des Champs-Élysées. C’est dans ce même lieu que Véronique Gens, en mars, et Lea Desandre, en avril, nous offriront chacune un récital.

Qu’en sera-t-il de la création ?

Il y a différents moyens de l’envisager. Toujours à la Chapelle Corneille, la compagnie Miroirs Étendus proposera le fruit d’une commande passée à Arthur Lavandier, à partir de musiques de Grieg, qui sera juxtaposée à Graal Théâtre de Kaija Saariaho. Je citerai encore, au sein de la saison 2024-2025, le spectacle Beethoven Wars, qui se frotte à l’univers du manga, et le Poème de l’amour et de la mer, que Stéphane Degout chantera pour la première fois. Sans oublier, pour le jeune public, le conte musical participatif L’Île Indigo, sur une musique de Julien Le Hérissier. Cet aspect de notre travail est essentiel : il faut savoir qu’un enfant sur quatre de la métropole passe, chaque année, les portes de l’Opéra.

Quel est votre regard sur le devenir de l’opéra, en tant que genre ?

Les difficultés dans lesquelles il se trouve, aujourd’hui, ne procèdent pas d’un débat esthétique ou idéologique. L’opéra n’est pas un musée, ni même un musée vivant. C’est une histoire de près de cinq cents ans, et même plus, si on remonte à la tragédie grecque. Ne désespérons pas de la puissance des œuvres : imaginez la transe que peut provoquer une Semiramide, le choc visuel et musical que représente une Jenufa ! Pensez au récent succès rencontré par The Exterminating Angel de Thomas Adès, à l’Opéra National de Paris ! L’avenir du genre se trouve, d’abord, dans les choix politiques, institutionnels et économiques, car le public est là. Les artistes n’ont jamais été aussi nécessaires ; ils nous permettent de puiser des forces pour traverser les difficultés. C’est le sens que j’ai voulu donner à l’intitulé de la nouvelle saison : « Interrogez vos forces. »

Propos recueillis par CHRISTIAN WASSELIN

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