Interview Anne Blanchard, l’édition des adieux au ...
Interview

Anne Blanchard, l’édition des adieux au Festival de Beaune

24/06/2024
© ars.essentia

Plus qu’une page qui se tourne, ou un chapitre qui se clôt, c’est, bel et bien, le premier et indispensable volume du Festival International d’Opéra Baroque & Romantique, qui se refermera, au terme de la 42e édition, la dernière programmée, du 5 au 28 juillet, par sa fondatrice et directrice artistique. Souvenirs et réflexions, entre passé et présent, avant de passer le flambeau.

Quarante et un ans après la création du Festival de Beaune, que reste-t-il de cet esprit pionnier du début des années 1980, dans lequel vous l’avez fondé, avec Kader Hassissi, son directeur, et votre époux, disparu le 15 août 2022 ?

Je suis toujours aussi passionnée par l’opéra baroque. Figurent ainsi, au programme de cette 42e édition, deux ouvrages de Haendel, Alcina et Rinaldo, dirigés par Stéphane Fuget et Thibault Noally. Car je reste fidèle à ces chefs, que j’ai poussés à le devenir. Depuis le départ, un des buts du Festival est, en effet, de faire émerger des talents, de les aider à trouver des mécènes, tout en leur demandant de ressusciter des partitions oubliées, comme cela a été le cas avec Christophe Rousset. Cette année, j’ai continué, dans l’enthousiasme de nos débuts, sans baisser la garde. Surtout, ma passion pour les voix est intacte. La fin de mes fonctions de directrice artistique, le 31 ­juillet prochain, ne devrait donc pas mettre un terme à ma vocation, qui est de découvrir des chanteurs et de jeunes ensembles.

Alors que le mouvement baroque s’est largement institutionnalisé, ces jeunes ensembles sont-ils animés par la même ferveur que ceux des premières générations ?

Ils ont gardé la flamme et la fougue. C’est ce qui fait tout l’intérêt de ce mouvement : il ne se contente pas de récupérer ce qui a été déjà fait par les autres, mais il continue à chercher. Valentin Tournet, fondateur de l’ensemble La Chapelle Harmonique, est très innovant dans ce domaine, tout en étant ancré dans l’actualité. En écho aux JO de Paris, il va diriger, à Versailles, puis à Beaune, Les Fêtes grecques et ­romaines de Colin de Blamont, un « ballet héroïque », créé en 1723, qui se compose de trois « entrées » : « Les Jeux Olympiques », « Les Bacchanales » et « Les Saturnales ».

Axer, dès la fin de la première décennie, la programmation sur l’opéra, plutôt que sur le répertoire sacré, signifiait, à l’époque, mettre l’accent sur l’inédit. Reste-t-il toujours autant de chefs-d’œuvre à découvrir ?

Nombre de partitions dorment encore dans les bibliothèques, parmi lesquelles des opéras qui ont beaucoup fait parler d’eux à leur création, et méritent donc de refaire surface. D’autant qu’à l’époque, une fois qu’un ouvrage avait été donné une saison, il était souvent oublié, pour laisser place à d’autres, dès l’année suivante. C’est aux musicologues qu’il revient de les exhumer. Car, si des chefs comme William Christie, et tous ceux des première et deuxième générations, avaient le feu sacré et, surtout, le temps de chercher, les plus jeunes ne l’ont plus. Certaines institutions, comme le CMBV (Centre de Musique Baroque de Versailles), ont donc pris la relève.

Parmi les inédits recréés à Beaune, lesquels vous ont le plus marquée ? 

Il y en a eu tellement ! Le fameux Giulio Cesare de Haendel, dirigé par René Jacobs, en 1991, a été, non pas une absolue redécouverte, mais un moment extraordinaire – prolongé par l’enregistrement de studio, paru chez Harmonia Mundi, qui a été un des best-sellers de l’époque. Parmi les chefs-d’œuvre se distinguent Antigona de Traetta, une partition tout à fait originale, ainsi que Scipione de Haendel, également proposé par Christophe Rousset, en 1993, avec la jeune Sandrine Piau. Notre « cycle Lully » porte, lui aussi, la patte du fondateur de l’ensemble Les Talens Lyriques. Et Vivaldi n’aura pas été en reste, avec, notamment, Tamerlano.

Qui sera, de nouveau, à l’affiche, le 13 juillet, cette fois sous la direction d’Ottavio Dantone…

Un chef que le Festival a beaucoup contribué à faire connaître en France. Parmi les programmes originaux de cette année figurent, le 12 juillet, les Motets pour l’impératrice Élisabeth-Christine, des compositions de Frantisek Tuma, pour lesquelles s’est passionné Andreas Scholl, notre invité régulier et fidèle, depuis 1995. Il amène avec lui le Czech Ensemble Baroque de Roman Valek, qui se produira à Beaune pour la première fois. Quant à la reconstitution, par Paul McCreesh, à la tête de ses Gabrieli Consort & Players, de la Messe du Couronnement du doge Marino Grimani (1595), comprenant des pièces d’Andrea Gabrieli et de son neveu Giovanni, elle marquera, le 14 juillet, le retour au Festival de la musique sacrée vénitienne de la fin du Cinquecento, ce qui me tient beaucoup à cœur. Il est certain que nous ne présentons plus autant d’inédits qu’à la grande époque, parce que nous ne disposons pas des mêmes moyens que lorsque nous étions soutenus, de manière très substantielle, par la Fondation France Télécom, devenue la Fondation Orange.

Le public est-il aujourd’hui plus frileux, face à des œuvres inconnues ?

Le public a, peut-être, lui aussi, moins de moyens, et se montre beaucoup moins curieux. On s’en est rendu compte, voici deux ans, avec Le Amazzoni nell’isole fortunate de Carlo Pallavicino, qui a été un bide total ! C’était, il est vrai, tout sauf un chef-d’œuvre…

Vous reprenez donc, cette année, certains « tubes » de l’opéra baroque, comme Orphée et Eurydice de Gluck, le 20 juillet, dans la version, certes plus rare, de 1774, pour ténor haute-contre…

Avec, en particulier, les danses ajoutées pour l’Académie Royale de Musique. Paul Agnew dirigera Les Arts Florissants, et Reinoud Van Mechelen sera Orphée.

Stéphane Fuget, qui a donné, au cours des trois dernières éditions du Festival, la « trilogie montéverdienne », aborde, à présent, son premier opéra de Haendel…

Il se lance dans un nouveau cycle, avec Alcina, le 19 juillet.


Carlo Vistoli et Thibault Noally. © Elvira Megías

Le rôle-titre sera tenu par Ana Maria Labin, très présente à Beaune, ces dernières années. Comment ces relations privilégiées se nouent-elles ?

Ces artistes se sont sentis bien à Beaune. Je les ai accueillis, maternés, parfois. Certains sont devenus de véritables amis. Ils éprouvent du plaisir à revenir au Festival. C’est le cas d’Ana Maria. Luigi De Donato, qui sera Melisso, est vraiment l’un de nos fidèles. Beaucoup de chefs m’ont demandé de les aider pour les distributions, jusqu’à me laisser toute latitude en la matière, comme Ottavio Dantone et Thibault Noally, parce qu’ils me font confiance. Ce dernier dirige Rinaldo, dont le rôle-titre est interprété par Carlo Vistoli. Je l’ai découvert, alors que je faisais partie du jury du Concours « Renata Tebaldi », à Saint-Marin, l’année où il a été ouvert au répertoire baroque. J’ai eu un coup de foudre pour sa voix de contre-ténor, et je me suis battue pour qu’il ait le Premier prix. J’ai ensuite appelé Les Arts Florissants, pour le faire entrer au « Jardin des Voix ». Il était trop tard pour s’inscrire, mais j’ai insisté, et William Christie a demandé qu’il envoie un enregistrement. Dans la foulée, il l’a convoqué à une audition, et l’a pris immédiatement. Carlo est, ­désormais, le partenaire préféré de Cecilia Bartoli. Il n’était encore jamais venu à Beaune, car les plus grands festivals, dont Aix-en-Provence, l’ont tout de suite, si j’ose dire, préempté. En plus de Rinaldo, il donnera, en clôture du Festival, le 28 juillet, et toujours accompagné par Thibault Noally et son ensemble Les Accents, un récital d’airs composés, par Haendel et Alessandro Scarlatti, notamment, pour Antonio Bernacchi, l’un des plus célèbres castrats du XVIIIe siècle.

Quels chanteurs êtes-vous particulièrement fière d’avoir accueillis, et pour certains révélés, au Festival ?

Beaune est un peu la Mecque des contre-ténors ! Andreas Scholl, évidemment, Max Emanuel Cencic, Lawrence Zazzo, qui est revenu souvent, et, plus récemment, Paul-Antoine Bénos-Djian… Parmi les chanteuses, Sandrine Piau et Véronique Gens, dans les premières années, puis Karina Gauvin, Gaëlle Arquez, qui ouvrira cette 42e édition, avec Jérémie Rhorer et Le Cercle de l’Harmonie, ainsi qu’Emmanuelle de Negri et Chiara Skerath, toutes les deux présentes, cet été. Et dire qu’au départ, nous avons rencontré une grande hostilité de la part de ceux – y compris les journalistes – qui méprisaient le baroque ! Certains commençaient, sans doute, à craindre d’être détrônés par ce souffle, ce véritable raz-de-marée, même, qui était en train de tout envahir ! Je me souviens d’avoir été mise à la porte du Conservatoire de Dijon, parce que j’avais osé apporter des dépliants !

Le public a-t-il immédiatement répondu présent ?

Très vite, des personnes curieuses, ouvertes d’esprit, pour beaucoup de ma génération, sont venues pour découvrir. Au fil des années, elles se sont attachées au Festival, et ont amené leurs amis. C’est ainsi que nous sommes devenus un lieu incontournable pour ce répertoire.

Le nouveau délégué général, Maximilien Hondermarck, qui a pris ses fonctions, le 1er juin, et vous succèdera à la direction artistique, le 1er août, a 32 ans, soit neuf de moins que le Festival…

C’est l’âge qu’avait Kader Hassissi – et moi, un an de plus –, quand nous avons créé, ensemble, le Festival. Je lui souhaite la réussite.

Propos recueillis par MEHDI MAHDAVI

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