Opéras Zoraida di Granata en mal de drame à Wexford
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Zoraida di Granata en mal de drame à Wexford

13/11/2023
Claudia Boyle (Zoraida) et Matteo Mezzaro (Abenamet). © Clive Barda/ArenaPAL

O’Reilly Theatre, 3 novembre

On connaissait jusqu’ici Zoraida di Granata,grâce à l’intégrale d’Opera Rara, enregistrée en 1998. Mais on attendait encore de voir comment résisterait à l’épreuve de la scène cet ouvrage de jeunesse, sixième opéra de Donizetti, créé à Rome, en 1822, et qui fut, en 1825, son premier à être représenté hors d’Italie.

Pas sûr, hélas, que la production d’ouverture du Festival de Wexford – qui peut s’enorgueillir d’être, en dehors de Bergame, celui ayant programmé le plus de titres du compositeur – soit de nature à lui redonner une postérité durable. Car la mise en scène de Bruno Ravella manque singulièrement d’investissement dramatique, et la direction musicale, par trop routinière, de Diego Ceretta ne permet pas de sauver la soirée.

On se réjouit, certes, de la décision de donner Zoraida di Granata dans la version originellement pensée par Donizetti – soit avec deux ténors en Almuzir et Abenamet, rivaux pour le cœur de Zoraida. Déjà choisie par David Parry pour le disque, elle ne fut jamais représentée à l’époque. Pour pallier l’indisponibilité d’un des chanteurs prévus, le compositeur dut, en effet, adapter à la hâte sa partition, pour faire d’Abenamet un rôle en travesti, confié à une contralto.

Lors des reprises de 1824, la célèbre Rosmunda Pisaroni contraignit Donizetti à écrire pour elle, et, du coup, pour les autres, une quantité importante de nouvelle musique – c’est cette version qui sera donnée, dans la même mise en scène, à Bergame, l’an prochain.

Est-ce pour mieux se rattacher au thème du Festival, « Femmes et guerre », que Bruno Ravella a décidé d’inscrire la soirée dans un lieu emblématique d’un conflit récent ? En l’occurrence, la Bibliothèque Nationale de Bosnie-Herzégovine, construite à Sarajevo, à la fin du XIXe siècle, en style néo-mauresque, et fidèlement reproduite par Gary McCann dans son état de destruction, juste après le bombardement de 1992. Un choix arbitraire, qui se révèle pesant et inutilement contraignant.

Toute l’action se déroule dans ce cadre très sombre, y compris quand, au II, Zoraida chante la beauté et le doux parfum d’un jardin de roses. Pendant près de trois heures, le spectateur reste confronté à ce décor invariable, sauf lorsque descendent ou remontent dans les cintres un grand moucharabieh brisé (semblant indiquer une scène d’intérieur plutôt que d’extérieur) et un pilier, lui aussi brisé (sans raison apparente).

Mais, surtout, l’action est transposée, on l’a dit, à la fin du XXe siècle, sans que l’actualisation soit porteuse de sens : Almuzir est en costume trois pièces et cravate, Abenamet en battle-dress, et Zoraida en jupe plissée, gilet de laine et brushing millimétré, ce qui lui donne l’allure d’une protagoniste de sitcom plus que d’une femme confrontée à la guerre, même quand le metteur en scène lui met un revolver entre les mains.

C’est aussi que la direction d’acteurs est réduite à sa plus simple expression, avec des attitudes souvent stéréotypées des solistes et des chœurs qui se déplacent lourdement. Certes, le livret n’est pas toujours d’un haut niveau d’inspiration, mais Bruno Ravella réussit tellement peu à faire croire au drame vécu par les personnages que le happy end final – assez improbable, il est vrai – est accueilli par les rires goguenards de la salle, pourtant bienveillante.

Dans la fosse, Diego Ceretta dirige un orchestre du Festival de belle tenue, et l’Ouverture se révèle nette et efficace. Mais le reste de la soirée se cantonne trop vite à une routine peu engagée, avec des récitatifs insuffisamment investis, des airs plus focalisés sur la performance technique que sur la crédibilité théâtrale, et des ensembles qui, malgré leur qualité, ne suffisent pas à sauver le spectacle d’un certain ennui.

Si les voix des deux ténors rivaux sont bien différenciées, c’est l’Almuzir de Konu Kim (Premier prix du Concours « Operalia », en 2016) qui sort largement vainqueur de la confrontation, à défaut de gagner le cœur de Zoraida. Il a la projection, l’intonation et la vaillance requises par son personnage de « méchant », et sa grande scène finale est un des moments forts de la soirée.

On doit reconnaître à Matteo Mezzaro, une chaleur dans le timbre et une générosité dans le chant. Mais les attaques sont souvent hasardeuses, et l’intonation, généralement approximative, finit par ôter toute sympathie pour Abenamet, que tout le monde devrait aimer.

La soprano Claudia Boyle séduit par un aigu lumineux et cristallin, et des coloratures bien exécutées. La voix manque, cependant, d’assise dans le médium, et les postures scéniques, trop stéréotypées, obèrent la crédibilité de sa Zoraida.

Enthousiasme, en revanche, pour les trois comprimari : l’Ines charnue de la mezzo Rachel Croash, l’Almanzor vibrant de Julian Henao Gonzalez – troisième ténor de la soirée – et le sonore Ali Zegri du baryton Matteo Guerzé.

NICOLAS BLANMONT

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