
1 CD Alpha Classics ALPHA 1205
Véronique Gens poursuit son grand retour vers le baroque français de ses débuts (voici presque quarante ans !), en explorant désormais les grands emplois dramatiques de l’époque. Ce nouvel album – dont le titre ne convient qu’à demi car, parmi les rôles dits « à baguette » rassemblés, figurent quelques grandes enchanteresses (Médée, Armide, Circé) – est le prolongement de Passion, paru en 2021, déjà chez Alpha et avec Les Surprises, (voir O. M. n° 175 p. 82), qui était consacré à Lully et ses successeurs immédiats. Reines aborde le siècle suivant, puisant dans des ouvrages créés entre 1709 et 1763 – un an avant la mort de Rameau, dont on a ici la plainte finale de Phèdre.
Ce n’est pas un simple récital tant les nombreuses pages instrumentales structurent ce programme, un peu court – à peine 53 minutes – mais riche en très belles raretés (Hercule mourant et Canente de Dauvergne, Zaïde de Pancrace Royer, Renaud ou la Suite d’Armide de Desmarest…), dont l’auditeur profiterait davantage s’il était mieux informé par la plaquette (noms des librettistes, des créatrices de chaque rôle, brève situation de chaque air…).
Cette nonchalance éditoriale agace, mais ne doit pas occulter la grande valeur de l’interprétation, avec, sous la direction de Louis-Noël Bestion de Camboulas, un orchestre des Surprises brillant et engagé, et un très bon petit chœur (douze personnes) qui, outre ses scènes avec la soliste, livre en solo un fort beau Chœur du sommeil de Valette de Montigny – mais tiré de quelle œuvre ?
Quant à Véronique Gens, qu’on sent chez elle dans ce répertoire, on admire une fois encore la beauté remarquablement préservée d’un timbre au velours à peine patiné, toujours aussi phonogénique. Certes, son soprano, malgré un médium charnu, sonne moins dans quelques parties de bas-dessus franchement graves où elle doit beaucoup poitriner – la Médée de Salomon, ou les deux airs d’un personnage non nommé du Méléagre de Jean-Baptiste Stuck. Mais elle habite ces scènes avec cette noblesse, ce port qu’on lui connaît, parvenant à un dramatisme vrai sans jamais renoncer, même dans l’expression de la rage, à une forme d’élégance qui est sa griffe, servant son texte d’une diction que peut-être elle n’a jamais eue si mordante – et qui fait d’autant regretter quelques rares liaisons manquantes (« le san-k-innocent ») ou césures intempestives (« son triomph’//odieux »). L’artiste sait aussi ne pas être uniformément impérieuse, habile à suggérer, sous l’autorité, les fragilités de ces femmes puissantes.
THIERRY GUYENNE
1 CD Alpha Classics ALPHA 1205
Dauvergne – Rameau – Francœur- Salomon – Desmarets – Destouches – Royer – Montigny – Stuck – Montéclair
Les Surprises, dir. Louis-Noël Bestion de Camboulas
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