Felsenreitschule, 12 août
Dès l’entrée en salle, un détail intrigue dans ce spectacle voulu par Markus Hinterhäuser comme l’apogée de sa décennie d’intendance à Salzbourg : sur un rideau de scène ajouté au Manège des rochers, deux traits lumineux s’évitent, dont on imagine qu’il s’agit du montant et de la traverse d’une croix. Cette déstructuration du symbole du christianisme ne sera que le prélude à une production qui n’exalte pas longtemps une vie monastique sereine, mais révèle la part sombre d’un ouvrage revendiqué par le compositeur comme un long chemin vers la joie.
Un court prologue muet montre François, fils de marchand drapier, cracher sur sa vie confortable, quitter ses parents et se dénuder pour embrasser les ordres. Confrontés aux éléments, les frères travaillent sous la pluie puis s’affairent au pétrissage et à l’enfournement des pains, qui cuisent sous nos yeux. À partir du Baiser au Lépreux, dédoublé entre un ange (le chanteur) et un vieillard nu (un figurant) dont François devra changer la couche souillée avant de lui donner une étreinte, commence un long chemin de croix.
L’Ange, odieux, piétine les poteries fraîchement tournées des frères, et transforme la musique de l’invisible en ballet hémorragique, face à un François de plus en plus névrotique, qui assiste à la chute de dizaines d’oiseaux morts pendant le fameux Prêche, où l’énumération de nombreuses espèces disparues nourrit la notion d’écocide. La Mort creuse la terre en fixant le public dans la pénombre de Stigmates en lynchage chorégraphié, avant que le Saint ne meure, sa dépouille piétinée. Selon Romeo Castellucci, la foi est donc tout sauf un long fleuve tranquille.
Cette vision très noire et magistralement régie, qui hante longtemps la mémoire, n’en est pas moins riche de moments d’intense émotion, comme la présence de la célèbre photo en noir et blanc de Bruno Mooser montrant un enfant sourd-muet, casque sur les oreilles, tête en arrière, yeux clos et bouche bée, qui entend de la musique pour la première fois, ou de véritables animaux sur scène, en écho au Cantique des créatures : loup, paon, puis un troupeau de « petites brebis » chères au Poverello.
Au niveau musical, la production bénéficie du travail d’inspiration boulézienne de Maxime Pascal à la tête de Wiener Philharmoniker qui abordent l’œuvre pour la première fois. Équivalences rythmiques maniaques, alliages de timbres exaltant la radiance de l’orchestration de Messiaen, ce Saint François n’est sans doute pas le plus mystique qu’on ait entendu, mais l’un des plus éblouissants au pur niveau sonore.
La distribution ne brille pas pour le français des chanteurs – Frère Bernard, Frère Léon, Frère Élie, et les chœurs, d’aussi belle matière que totalement incompréhensibles –, mais affiche une prise de rôle d’importance. Philippe Sly, 38 ans, a le timbre rêvé pour le rôle-titre, rond et homogène, riche et dépouillé à la fois, dans la lignée du créateur José Van Dam. Seulement, dès le deuxième tableau, le baryton doit déjà octavier certains sommets de phrase et passe le reste de la représentation à s’économiser, après avoir fait annoncer qu’il est épuisé mais tient à aller au bout – les spectateurs de la représentation du 15 août auront droit à une doublure chantant en bord de scène dès l’acte II.
Le Lépreux de Sean Panikkar joue à l’inverse d’une projection insolente et d’une belle intelligibilité juste contredite par des consonnes plosives hors de propos, quand la seule vraie réserve du plateau concerne l’Ange de la jeune Lauranne Oliva, sans l’émission cristalline requise, dont le vibrato bouge, presque constamment inintelligible et dont la largeur du trait est contredite par un souffle réduit la contraignant à écourter nombre de ses longues tenues.
YANNICK MILLON
Lauranne Oliva (L’Ange)
Philippe Sly (Saint François)
Sean Panikkar (Le Lépreux)
Russell Braun (Frère Léon)
Léo Vermot-Desroches (Frère Massée)
Aaron-Casey Gould (Frère Élie)
Willard White (Frère Bernard)
Marius Aron (Frère Sylvestre)
Ivan Lyvch (Frère Rufin)
Maxime Pascal (dm)
Romeo Castellucci (ms/dcl)
Yasmine Hugonnet (ch)
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