Opéras Retour d’Ulysse intimiste à Genève
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Retour d’Ulysse intimiste à Genève

10/03/2023
© Magali Dougados

Grand Théâtre, 2 mars

Basé à Anvers, le collectif FC Bergman, qui prétend avoir développé « un idiome théâtral unique, qui, en plus d’être anarchique et légèrement chaotique, est essentiellement visuel et poétique », avait fait une entrée fracassante, en 2018, à l’Opera Vlaanderen, avec sa mise en scène des Pêcheurs de perles. Transposition dans une maison de retraite, morgue, défilé de chaises roulantes et de déambulateurs, on était assez loin de l’exotisme voulu par le livret de l’opéra de Bizet.

De ces trublions, on pouvait s’attendre à un traitement à la kalachnikov d’Il ritorno d’Ulisse in patria, œuvre qu’ils ont eux-mêmes choisie. Or, il n’en est rien, ou presque, le spectacle, s’il ne suit pas à la lettre les minces indications laissées par le librettiste, Giacomo Badoaro, en étant parfaitement fidèle à l’esprit.

Le décor représente un hall d’aéroport, comme on en trouve un peu partout dans le monde. Côté jardin, un alignement de sièges, sur lesquels prennent place les voyageurs, en attendant leur vol. Côté cour, un grand tableau d’affichage, qui évolue sans cesse en fonction des fluctuations (ici, plus sentimentales que géographiques). Penelope est là, aussi, qui attend le retour de son mari. Elle ne semble pas avoir quitté les lieux, depuis le départ de ce dernier pour Troie.

C’est recroquevillé sur le tapis à bagages qu’Ulisse débarque, vieillard en haillons que personne ne semble reconnaître. Et c’est sur ce même tapis qu’apparaîtront, tournant en boucle, comme un leitmotiv, des éléments rappelant les aventures vécues par le héros : l’œil du Cyclope, la pomme d’or du jardin des Hespérides, la tête du cheval de Troie, etc.

Malgré la froideur et le gigantisme du décor, tout confine à l’intimisme, à la confidence, à l’intériorité. Il n’y a aucune ironie, mais une vraie empathie pour ces personnages si humains et aux sentiments si intemporels. Bien sûr, le collectif FC Bergman reste fidèle à lui-même et ajoute quelques gags, rappelant son goût pour la dérision.

C’est ainsi que, lorsque Nettuno et Giove se querellent, juste avant qu’Ulisse ne débarque à Ithaque, ce ne sont pas des chanteurs costumés qui interviennent, mais une fontaine à eau – qui se déplace et laisse s’échapper des petits jets, en accord avec la partition – et une armoire électrique, qui fait d’inquiétantes étincelles et se tourne de droite à gauche.

De même, dans la scène des prétendants, c’est plus leurs attributs physiques que ceux-ci proposent à Penelope, que de l’or ou des présents onéreux (ce qui nous vaut une assemblée de messieurs partiellement, voire complètement, dévêtus). Et quand Ulisse, reprenant du poil de la bête, se venge, cela donne un tableau bien gore, où le sang coule à flots comme dans les meilleurs films du genre, et où les cadavres s’amoncellent les uns à côté des autres.

Cette intimité, que les facéties du collectif FC Bergman ne contrarient pas, c’est peut-être, avant tout, Fabio Biondi, à la tête de son ensemble Europa Galante, qui l’impose. Grand amateur et connaisseur de la partition, qu’il préfère à celle de L’incoronazione di Poppea, le chef et violoniste italien privilégie la retenue, l’élégie, la qualité des timbres.

Sa phalange, relativement restreinte, sonne admirablement, et avec beaucoup de raffinement dans les moments purement orchestraux, mais c’est dans les passages chantés que son continuo fait merveille. Là, avec une harpe, un clavecin, un théorbe, une viole de gambe, un luth et un orgue de chambre, il transcende les vers de Badoaro pour aboutir à la déclamation pure.

Car c’est bien cette déclamation théâtrale que vise Monteverdi, certes basée sur le chant et la musique pour toucher l’âme plus profondément (comme dans l’idéal du théâtre grec), mais avant tout en quête de la sincérité et la vérité des sentiments – d’ailleurs, les premiers interprètes de ses opéras étaient des acteurs plutôt que des chanteurs.

C’est ce qu’ont compris les solistes de cette production, qui cherchent l’authenticité plutôt que l’effet. Mark Padmore est admirable en Ulisse. Ce grand spécialiste des Passions de Bach sait « porter » le récit, même si la voix n’a plus la même assurance qu’avant, et il fait preuve de beaucoup d’humanité. Il apparaît comme infiniment blessé et fragile, et ce n’est pas pour rien que le rôle de l’Umana Fragilità lui a aussi été confié, au Prologue.

Sara Mingardo campe une bouleversante Penelope, faible au point que ses suivantes doivent sans cesse l’aider à se déplacer et toute vêtue de noir, comme ces femmes des pays du Sud, portant éternellement le deuil. Par contraste, le couple Melanto/Eurimaco apporte la fraîcheur et la légèreté, grâce aux timbres lumineux de Julieth Lanzano et d’Omar Mancini.

Mark Milhofer est, lui aussi, très touchant en Eumete, gardant ses chèvres (eh oui, il y a de vraies chèvres sur le plateau !). Jorge Navarro Colorado et Giuseppina Bridelli font une entrée triomphante et baroque sur un char tiré par un cheval, lui en Telemaco, elle en Minerva, tandis qu’Elena Zilio échappe au cliché de la vieille nourrice, en Ericlea, et que Jérôme Varnier impose une basse puissante, en Nettuno.

PATRICK SCEMAMA


© Magali Dougados

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