Oper, 20 septembre
Il est intéressant de constater à quel point le Mazeppa historique a pu être diversement apprécié selon les époques et les cultures politiques. Héros national en Ukraine, il devient chez Pouchkine, donc vu depuis la Russie, traître, ambitieux, sanguinaire… Tchaïkovski, lui, ne prend guère parti, mettant surtout son lyrisme hyperromantique au service d’une intrigue d’une noirceur extrême, peut-être trop sombre d’ailleurs pour une écriture avant tout élégante et mélodiquement inépuisable.
Créée au Festival d’Erl en 2024, cette production est reprise avec une distribution en partie reconduite, mais surtout avec la luxueuse plus-value des forces de l’Oper Frankfurt. On aurait dès lors d’autant plus apprécié, de la part du Sud-Africain Matthew Wild, un peu plus de mesure. Sa transposition dans un univers contemporain de gangsters et de politiciens corrompus est cohérente, mais l’obsession d’encombrer le plateau d’anecdotes glauques et sanguinolentes lasse vite. Un légitime esprit de thriller à la Tarantino, l’humour en moins, mais à force d’accumuler tortures et violences, on obtient l’effet inverse : au lieu d’une tension continue, le récit paraît trop long. Le décor de Herbert Murauer n’aide guère. Toujours les deux mêmes plans : en bas, le peuple, témoin impuissant, au-dessus, des appartements luxueux qui coulissent derrière un grand mur, avec presque toujours au centre une salle de bains dont seul le carrelage change, et où toutes les atrocités sont possibles. Un dispositif fluide, mais dont l’esthétique laide et répétitive finit par peser.
L’idée la plus forte reste de faire du personnage de Maria le centre de gravité du concept. Ses socquettes blanches, ses peluches, puis l’ours ensanglanté auquel elle s’agrippe dans la scène finale suggèrent une femme restée prisonnière de l’enfance, projetée dans la réalité traumatisante d’un monde trop cruellement adulte. Nombulelo Yende, sœur cadette de Pretty, en est la meilleure justification : voix ample et lumineuse, ligne souple, sens des nuances, incarnation bouleversante, a fortiori dans une scène de folie d’une exceptionnelle intensité.
Face à cette sensibilité exacerbée, le Mazeppa de Petr Sokolov paraît terne, vocalement comme scéniquement, desservi par un banal costume, des lunettes et une caractérisation qui gomment toute séduction, au point de rendre peu crédible le désir que Maria est censée éprouver pour lui. Très digne Kotchoubeï d’Alex Birkus, tandis que John Findon confère relief et émotion à Andreï, personnage un peu greffé sur l’intrigue. Karolina Makuła trouve elle aussi de beaux accents, dans un rôle bref mais stratégiquement important.
Beaucoup d’atouts aussi à l’orchestre, dont Karsten Januschke fait ressortir la puissance et les couleurs, parfois au prix d’un volume excessif. Superbe, le chœur restitue opportunément à l’ouvrage une dimension populaire et tragique dont la mise en scène détourne trop souvent l’attention. De quoi relancer l’intérêt d’une soirée longue, dense, mais que l’on aurait aimée moins chargée scéniquement.
LAURENT BARTHEL
Petr Sokolov (Mazeppa)
Alex Birkus (Kotchoubeï)
Karolina Makuła (Lioubov)
Nombulelo Yende (Maria)
John Findon (Andreï)
Jarrett Porter (Orlik)
Jihun Hong (Iskra)
Kudaibergen Abildin (Le Cosaque ivre)
Karsten Januschke (dm)
Matthew Wild (ms)
Herbert Murauer (dc)
Jan Hartmann (l)
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