Interview Marta Gardolinska
Interview

Marta Gardolinska

27/04/2023
© Bart Barczyk

Avant La traviata, dans la mise en scène de Jean-François Sivadier, le 25 juin, la directrice musicale de l’Opéra National de Lorraine prépare la première française, le 9 mai, de Manru, unique opéra du compositeur, pianiste et politicien polonais Ignacy Jan Paderewski (1860-1941).

Lorsque vous avez été nommée, en janvier 2021, à l’Opéra National de Lorraine, l’une de vos missions était de mettre en valeur les liens historiques entre Nancy et Varsovie, en explorant le répertoire de la Pologne, votre pays natal. C’est enfin le cas, avec Manru de Paderewski, qui a notamment été le premier – et demeure le seul – opéra polonais représenté au Metropolitan Opera de New York, en 1902…

Quand je suis arrivée, tout était déjà ficelé pour la saison 2021-2022. Il fallait donc attendre la suivante, pour proposer une œuvre en rapport avec la Pologne, et je suis très heureuse que Matthieu Dussouillez, le directeur général de l’Opéra National de Lorraine, ait accepté mon idée. Manru est un ouvrage magnifique : je savais qu’il impressionnerait beaucoup le public français. Mais il faut avouer que la partition est, par ailleurs, très difficile pour l’orchestre, comme pour les chanteurs, et qu’elle représente également un grand défi pour les chœurs : leurs interventions sont nombreuses, et ils jouent un rôle important dans l’action, au même titre que les solistes. Cela fait certainement partie des raisons pour lesquelles cet opéra est rarement programmé.

Manru n’a encore jamais été représenté en France. Comment le choix de cet opéra s’est-il fait ?

Il y avait déjà un aspect pratique : le livret est en allemand – la langue de la création, en 1901, de cette commande du Semperoper de Dresde –, ce qui facilite les choses par rapport à d’autres œuvres lyriques du répertoire polonais. Notamment parce que les chanteurs peuvent plus facilement se plonger dans l’opéra. J’ai été assistante sur une production, pour laquelle nous avions utilisé la traduction polonaise, due à Paderewski, lui-même, et à l’écrivain Stanislaw Rossowski, et je trouvais que, malgré sa qualité, elle ne fonctionnait absolument pas dans ce contexte. La musique est très liée au texte, comme toujours avec les bons compositeurs : ils savent exactement comment mêler ses inflexions aux mots. C’est donc une excellente chose que la mode des opéras traduits soit révolue !


Création de la production à Halle, en mars 2022. © Federico Pedrotti

Matthieu Dussouillez avait salué, à votre arrivée, la connexion particulière que vous parveniez à créer avec les chanteurs. Vous qui avez aussi pratiqué le chant, mais avez choisi la direction d’orchestre, quel est votre rapport à la voix ?

J’ai, en effet, intégré des chœurs, à Vienne, durant mes études, au terme desquelles j’ai choisi le chant comme matière supplémentaire. J’ai alors eu la chance de rencontrer une enseignante formidable, qui m’a beaucoup appris. Je pense donc avoir une bonne compréhension de ce que cela signifie que d’être chanteur. Mais, surtout, ce que j’aime avec la voix, c’est l’opéra : je suis passionnée par ce travail avec le texte et la mise en scène, et le fait de créer un lien entre la fosse et ce qu’il se passe sur le plateau.

Quelles sont les spécificités du travail de chef d’orchestre à ­l’opéra, et comment le dialogue avec Katharina Kastening, la metteuse en scène de cette production, créée à Halle, en mars 2022, s’est-il établi ?

Je suis fascinée par le travail dramaturgique. Je savoure donc toujours les répétitions scéniques avec piano, car je suis là uniquement pour accompagner l’élaboration du spectacle. Il s’agit donc, avant tout, pour moi d’observer avec attention tout ce qu’indique le metteur en scène. Et parfois, nous discutons de ce qui, dans la musique, pourrait éventuellement changer l’intention du texte. Durant cette phase merveilleuse, tout le monde se retrouve main dans la main, uni par un même but, et c’est là toute la particularité de l’opéra. D’un côté, le chef doit penser à énormément de choses en même temps, car tout peut arriver pendant les représentations. Et de l’autre, c’est un travail d’équipe : les régisseurs organisent tout l’aspect technique, les chanteurs gèrent ce qu’il se passe sur scène… Les tâches sont partagées. Cela rend, certes, les choses parfois chaotiques pendant les répétitions, et nécessite de faire des concessions. Mais toute la responsabilité ne repose pas sur moi, comme c’est le cas dans le répertoire symphonique.

Comment votre collaboration avec l’Orchestre de l’Opéra National de Lorraine se déroule-t-elle ?

L’Orchestre traverse une période de profonde mutation, car de nombreux musiciens arrivent à la retraite. Nous cherchons donc de nouveaux instrumentistes, notamment un supersoliste pour la saison prochaine. Les auditions doivent avoir lieu, début juillet ; nous allons consacrer deux jours entiers à diverses épreuves, pour trouver quelqu’un qui s’intègre bien à l’équipe et pourra aussi élever le niveau, car c’est toujours ce que l’on souhaite. Par ailleurs, le changement initié par mon arrivée est l’occasion d’un véritable renouvellement : rendre le travail plus « moderne », améliorer la communication, et partager davantage la responsabilité. J’aimerais que tous les musiciens se sentent aussi impliqués que leur directrice musicale. Cela exige à la fois une grande humilité de ma part, et une démarche active de la part de l’Orchestre.


Maquette du décor signé Gideon Davey. © DR

À partir du 25 juin, vous allez diriger La traviata, dans la mise en scène de Jean-François Sivadier, créée au Festival d’Aix-en-Provence, en 2011, puis inscrite au répertoire du Staatsoper de Vienne, jusqu’en 2019. La préparation d’une telle reprise nécessite-t-elle une approche particulière ?

L’année dernière, je me suis déjà retrouvée dans une situation similaire, en dirigeant, à l’Opéra National du Rhin, la reprise de Carmen, également dans la mise en scène de Jean-François Sivadier. Je sais donc que pour lui, ce n’est jamais la même chose. Jean-François est un homme du détail ; il va au fond des choses, pour chercher les différents caractères, l’intensité des émotions… Pour cela, il s’appuie beaucoup sur les chanteurs qu’il a en face de lui, à un moment précis, y compris s’ils ont déjà incarné leur rôle sous sa direction. C’est fascinant à observer, et j’ai hâte de commencer le travail avec lui. Je sais que La traviata est son opéra préféré, et qu’il le connaît comme personne. L’expérience sera d’autant plus enrichissante pour moi que j’aborde cette partition pour la première fois !

Propos recueillis par ROXANE BORDE 

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