Opéra, 20 juin
Ce n’est pas exactement à L’incoronazione di Poppea qu’aura assisté le public de cette nouvelle production. Que l’ouvrage soit présenté dans l’orchestration de Philippe Boesmans (1936-2022) – révision de 2012, intitulée Poppea e Nerone, pour le Teatro Real de Madrid, de son travail de 1989 pour la Monnaie de Bruxelles –, on peut l’admettre, même si l’entre-deux stylistique ainsi créé est contestable, et s’il n’est pas sûr qu’un spécialiste du baroque comme Simon-Pierre Bestion soit le meilleur choix pour conduire cette version hybride convoquant un orchestre moderne fourni, avec force cuivres (dont cors et tuba), bois (clarinette très présente) et percussions (notons le célesta).
Ce qu’on ne saurait admettre, ce sont les énormes amputations infligées à l’œuvre. Non seulement maints numéros sont supprimés ou abrégés, mais un nombre considérable de rôles (Nutrice, Valletto, Damigella, Lucano, Liberto, les deux Soldati, Pallade, Mercurio, Venere…), souvent essentiels au mélange sérieux-comique consubstantiel à l’opéra vénitien, a disparu. Hélas, certaines de leurs scènes sont réattribuées à d’autres personnages : à Seneca, la partie de Nutrice dans le dialogue avec Ottavia (I, 5) précédant (sans changement de tenue !) sa propre entrée en scène ; à Arnalta, celle de Lucano en duo avec Nerone (« Cantiam », II, 6, largement tronqué) ; à Ottone, en place de Liberto, l’annonce à Seneca de l’ordre impérial de mourir… On voit quelle confusion peut en résulter, un summum d’absurdité étant le chœur des familiari de Seneca l’implorant de ne pas s’ôter la vie (« Non morir, Seneca »), chanté ici par tous les solistes, y compris Nerone, Poppea et… Seneca !
Les personnages, souvent présents qu’ils chantent ou non, le sont même s’ils sont morts – Seneca assiste à tout ! La metteuse en scène d’origine berlinoise Tatjana Gürbaca transforme en effet L’incoronazione, déjà purgée, on l’a dit, de son versant comique, en une sorte de bain de sang shakespearien, sur fond de mur criblé de balles : au suicide du philosophe s’ajoutent ici les morts violentes de Drusilla, Ottone, Ottavia et Arnalta, et la dernière image annonce déjà celle de Poppea !
Dans ce spectacle qui devrait s’avouer « d’après » Monteverdi, un élément est à sauver : la gémellité d’apparence de Nerone et Poppea, sortes de créatures androgynes préraphaélites aux cheveux blond vénitien ondulés, porteuse d’un trouble vraiment intéressant, renforcé par une certaine proximité vocale. Contrairement au choix de Boesmans d’un Empereur ténor, Nerone revient en effet ici au sopraniste Iurii Iushkevitch – seul à n’être pas issu de l’Opéra Studio de Lyon –, dont la voix sonore assume bien la tessiture tendue, mais fatigue et perd la justesse dans le duo final. Il est aussi seul à montrer des notions de style, avec des trilli appropriés. Les autres, si l’on excepte la Poppea d’une belle présence vocale et scénique de Giulia Scopelliti (promotion 2022-2024), déploient, peut-être à cause de la version « moderne », un chant très générique, souvent hyper-legato, très éloigné du recitar cantando.
En Seneca, Hugo Santos montre un bon grave, mais une émission assez engorgée. Jenny Anne Flory, ample et beau mezzo, est une Ottavia totalement hors style, aux ornements improbables. Ottone, voulu alto tant par Boesmans que par Monteverdi, est hélas confié ici à un baryton, Alexander de Jong, jolie voix au demeurant mais plutôt adaptée à la mélodie romantique. Ténor efficace, Filipp Varik oublie qu’Arnalta est un rôle de caractère, et Eva Langeland Gjerde est une bien aigrelette Drusilla. Signalons enfin le comédien Arthur Baratin qui, outre sa figuration muette d’un Eros omniprésent, prête sa voix (enregistrée) à trois poèmes français anciens, non sans fautes de prosodie.
THIERRY GUYENNE
Eva Langeland Gjerde (Fortuna, Drusilla)
Jenny Anne Flory (Virtù, Ottavia)
Giulia Scopelliti (Amore, Poppea)
Alexander de Jong (Ottone)
Iurii Iushkevich (Nerone)
Filipp Varik (Arnalta)
Hugo Santos (Seneca)
Simon-Pierre Bestion (dm)
Tatjana Gürbaca (ms)
Marc Weeger (d)
Dinah Ehm (c)
Mathieu Cabanes (l)
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