Markgräfliches Opernhaus, 12 septembre
Plat de résistance du 7e Festival d’opéra baroque de Bayreuth, Floridante (Londres, 1721) reste rare à la scène. Ce sera d’ailleurs, en mars prochain, la première fois que le Festival Haendel de Karlsruhe, coproducteur du spectacle, le mettra à l’affiche. Transposée ici de la Perse antique à l’Angleterre de 1800, l’action a pour cadre un vaste manoir, en des décors – les derniers conçus par Helmut Stürmer, disparu en octobre dernier – dont les changements à vue permettent de dessiner avec beaucoup de virtuosité des espaces extérieurs (jardin) ou intérieurs (salon, bureau, chambre à coucher ou cellule).
Sous cette façade de respectabilité, référence explicite à l’univers de Jane Austen, se jouent les drames les plus noirs (trahison, disgrâce, emprisonnement, inceste, torture, chantage, menace d’empoisonnement), que Max Emanuel Cenčić choisit de mener à leur paroxysme : ainsi le tyran Oronte, amoureux de celle qu’il a élevée comme sa fille – en réalité héritière du trône usurpé – ne se contente-t-il pas de lui déclarer sa flamme en lui proposant la couronne, il la viole carrément, et par deux fois ! Remarquons aussi un dénouement où Oronte finit exécuté sommairement, et non pardonné par la nouvelle souveraine comme prévu par le livret. Pour contrebalancer la noirceur de l’histoire est inventé un contrepoint bouffe à travers le couple plus léger – à dire vrai inutile à l’action – formé par Rossane, sœur de l’héroïne, et son fiancé Timante, infléchissant ce dramma per musica vers un mélange de genres du type opéra vénitien.
Le chatoyant Orchestre Baroque de Wrocław, en résidence pour cette édition, est dirigé du clavecin avec une énergie amoureuse par Markellos Chryssicos. On regrette toutefois que d’exubérantes guirlandes au clavier couvrent les voix pour certains récitatifs, ou que la célébrissime entrée du héros éponyme, « Alma mia », fasse entendre un accompagnement aussi touffu, loin de la nudité de ligne attendue. Plus généralement, il devrait davantage veiller à l’équilibre quand il accompagne le couple central, dont la tessiture grave est fatalement moins brillante.
La distribution est solide, à commencer par le rôle-titre, destiné au castrat fétiche de Haendel, Senesino, que Cenčić sert avec goût et rigueur de son mezzo homogène et suffisamment virtuose (impeccable air final « Mia bella ») malgré une projection parfois limitée dans le grave. Le personnage le plus fort est en fait sa fiancée Elmira : de son beau contralto, et avec une flamme impressionnante, Sonja Runje balaie tout le spectre émotionnel, de la coquetterie à l’attente amoureuse, en passant par l’effroi, le désespoir et la rage.
Gâtés par la mise en scène, les deux sopranos font un tabac : Eva Zalenga est une piquante Rossane, mais elle pâlit un peu devant Bruno de Sá, éblouissant de virtuosité et hilarant en factotum maladroit semblant sorti des Mille et Une Nuits. En Oronte, Gerrit Illenberger convainc davantage par sa présence physique que par un baryton solide mais insuffisamment belcantiste dans ses éclats de violence. L’autre voix grave, Coralbo, n’a qu’un air pour briller, que Yannis François détaille avec élégance, sans toutefois peut-être toute la profondeur de grave requise.
Notons enfin le luxe d’une production qui ne lésine ni sur les figurants (une armada de serviteurs en livrée, très Downton Abbey !) ni sur les choristes (douze, pour l’unique chœur final de liesse), et qui, dans le somptueux écrin du Théâtre des Margraves, est donnée six soirs à guichet fermé devant un public en délire.
THIERRY GUYENNE
Max Emanuel Cenčić (Floridante)
Sonja Runje (Elmira)
Bruno de Sá (Timante)
Eva Zalenga (Rossane)
Gerrit Illenberger (Oronte)
Yannis François (Coralbo)
Markellos Chryssicos (dm)
Max Emanuel Cenčić (ms)
Helmut Stürmer (d)
Corina Gramosteanu (c)
Christoph Pöschko (l)
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