Opéras Doublé Bartok/Puccini réussi à Athènes
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Doublé Bartok/Puccini réussi à Athènes

30/03/2023
© Andreas Simopoulos

Stavros Niarchos Hall, 24 mars

Soirée de contrastes, entre deux œuvres que tout oppose, hors leur date de création, la même année 1918. Le Château de Barbe-Bleue, introspection pessimiste sur le couple et la vie, en est la face sombre, tandis que Gianni Schicchi est farce lucide sur les faiblesses de la condition humaine.

Pour ajouter au contraste, le GNO confronte une nouvelle production hyper-moderniste (pour Bartok), signée par Themelis Glynatsis, et une reprise plus classique, mais pas moins efficace (pour Puccini), dans la mise en scène de John Fulljames, et cela fonctionne à merveille. Enfin, à la différence de Werther, vu la veille, aucune star internationale n’est à l’affiche, mais deux distributions entièrement grecques. Elles font honneur au chant local, qui expose ainsi ses propres vedettes et ses capacités d’ensemble.

Le Château de Barbe-Bleue appelle deux interprètes d’exception, sertis par un orchestre somptueux autant que subtil. La fusion, ici totalement aboutie, est soutenue par une mise en scène aussi forte qu’esthétique. Themelis Glynatsis, plus investi dans la création et la scène alternative locale que dans la tradition lyrique, pose les vraies questions de l’au-delà du texte : qui est ce vieillard allongé sur un lit de fer, sinon Barbe-Bleue revivant ses amours ? Dix-huit femmes apparaîtront au final, belles ou défaites, pour dire l’appétit d’une vie qui s’achève dans un ultime parcours, voyage onirique, porteur d’imaginaire, à travers les méandres d’un cerveau qui s’en délecte.

Pour en explorer le dédale, point de portes ouvertes par Judith. Tout est dans l’impressionnante vague noire et figée d’un tsunami qui a tout emporté, mais cerne, un moment stable encore, avant de couler bientôt, l’univers du Duc, caverne-chambre-château-boîte blanche banale, triste, où gît le passé, et surgit son dernier avatar – réel, fantasmé ? – suivi de son épouse ultime, la vie qui revient, flamboyante, interrogative, complexe, jusqu’au-boutiste.

Le parcours est aussi prenant que superbe, d’autant que Vassilis Christopoulos emporte l’orchestre maison dans ce qu’il peut offrir de plus séduisant, par la pâte sonore, la beauté des timbres, la subtilité des piani, la profondeur des tutti. Leçon de niveau international, comme celle des deux solistes, Tassos Apostolou, magnifique baryton-basse, et Violetta Lousta, mezzo-soprano s’offrant jusqu’au contre-ut, avec la splendeur d’un timbre charnu et sensuel.

Gianni Schicchi suit dans la production de John Fulljames (2007), un rien misérabiliste : le riche et ladre Buoso Donati vivait donc dans une maisonnette de 25 m2 bien décatie – on comprend, on excuse presque l’âpreté de sa famille –, au milieu d’un vide tout aussi révélateur de son isolement. Une tournette joue, habilement, d’un intérieur d’entassement et d’un extérieur bien utile pour décompresser la douzaine de protagonistes qui s’entassent entre lit, armoire, valises et papier peint désuet.

La direction d’acteurs, réglée par Angela-Kleopatra Saroglou, en charge de cette reprise, est enlevée, précise, tourbillonnante, et chacun y trouve une personnalité qui s’impose à la mesure de son rang de cloporte. Cela fait rire, bien entendu, avec des moments irrésistibles, comme la recherche du testament. Mais cela n’entame en rien le paysage musical. C’est qu’après les moires bartokiennes, Vassilis Christopoulos se montre parfait pour la verve puccinienne, et là encore, l’orchestre jubile sous sa battue très théâtrale.

La troupe du GNO offre son sens de l’ensemble, impeccable. Dominent le Rinuccio idéal de Yannis Christopoulos, sonore et délicat, la très jolie Lauretta de Vivi Sykioti, et surtout l’irrésistible, de gouaille, d‘aplomb, de chant assuré, Dionysios Sourbis, Schicchi jeune, bondissant, et particulièrement sympathique.

Un doublé improbable, mais deux réussites marquantes.

PIERRE FLINOIS


© Andreas Simopoulos

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