Palazzo Ducale, 2 août
Monter des œuvres rares ou des versions inédites de titres célèbres : telle est, depuis toujours, l’identité du Festival della Valle d’Itria. Le point d’orgue de cette 52e édition est ainsi une Carmen que personne n’avait encore vue sur scène, pas même les spectateurs de la création (Paris, 3 mars 1875).
Grâce à la nouvelle édition critique de Paul Prévost, on peut désormais revenir à un état antérieur aux nombreuses retouches effectuées par Bizet durant les répétitions. Voilà une partition bien différente de celle universellement connue : dialogues parlés accompagnés par l’orchestre, transitions plus développées, écriture chorale plus fournie et, surtout, absence de la « Habanera », que Bizet ajoutera pour satisfaire la créatrice du rôle, Célestine Galli-Marié. À sa place, un air gai et léger, moins envoûtant mais davantage conforme au goût de l’« opéra-comique ».
C’est d’ailleurs tout l’ouvrage qui retrouve une saveur typiquement française. L’exotisme est moins appuyé, les personnages plus nuancés, la dramaturgie moins resserrée, y compris dans le finale, où le désespoir de Don José et le chœur triomphal de la corrida se superposent en un contrepoint cynique et saisissant. Au-delà de ces variantes, l’objectif principal consiste à replacer Carmen dans son cadre d’origine, celui de l’« opéra-comique ». La question n’est pas tant celle de la prononciation. On peut regretter que la distribution ne soit pas francophone, ce qui nuit parfois à l’intelligibilité des dialogues. Mais le point décisif est ailleurs : dans la qualité du jeu. Sans l’aisance scénique de vrais chanteurs-acteurs, l’authenticité recherchée ne peut se traduire dans les faits.
C’est en ce sens que la production de Denis Krief déçoit. Malgré des moments réussis – le numéro brûlant de Carmen au I, l’affrontement final des amants, plein de tension –, le metteur en scène peine à insuffler cette vitalité effervescente et malicieuse qui devrait faire le sel d’une œuvre constamment tendue entre légèreté et fatalisme. Les scènes d’ensemble, portées par des chœurs solides, manquent d’entrain et de dynamisme. Les personnages secondaires, essentiels pour varier et colorer les ambiances, restent à peine esquissés. Et ce ne sont pas quelques trouvailles anecdotiques – les mimosas lancés par les cigarières ou le grand lit trônant sur scène au IV – qui pourront compenser le manque de souffle et de vivacité.
La responsabilité incombe également à une distribution mieux assortie vocalement que scéniquement, à commencer par les seconds rôles, tenus par de jeunes artistes issus de l’Accademia del Belcanto de Martina Franca. Quant aux protagonistes, Matteo Lippi compense la maladresse de l’acteur par les charmes de son timbre chaleureusement lyrique, campant un Don José à l’expressivité franche et à l’endurance remarquable. Si l’Escamillo d’Alessandro Luongo impose sa prestance malgré une ligne fruste, Natalia Tanasii convainc en Micaëla, faisant oublier une voix peu homogène par la pureté du phrasé et le soin des nuances.
Tous évoluent néanmoins à l’ombre du rôle-titre : Deniz Uzun brûle les planches par sa féminité rayonnante et son charisme magnétique. Son mezzo charnu, puissant, richement coloré, impressionne par la maturité et la finesse expressive, passant sans la moindre affectation de la sensualité la plus vénéneuse du début à la lucidité tragique de la scène des cartes. Une Carmen époustouflante !
L’autre sommet de la soirée se trouve dans la fosse. Dirigeant les forces du Teatro Petruzzelli de Bari, Fabio Luisi, pour sa première Carmen, séduit par l’élégance souveraine de sa lecture, attentive à la clarté des lignes, à la légèreté des couleurs, à la transparence des textures, exaltant toute la subtilité de l’écriture de Bizet. On est à mille lieues du pathos vériste, au plus près du style d’un compositeur à l’imagination aussi fervente que son sens du trait est juste. C’est finalement ainsi, en lui rendant sa lumière et sa grâce, que s’accomplit le vrai retour aux sources.
PAOLO PIRO
Deniz Uzun (Carmen)
Natalia Tanasii (Micaëla)
Marina Fita Monfort (Frasquita)
Greta Carlino (Mercédès)
Matteo Lippi (Don José)
Alessandro Luongo (Escamillo)
Diego Maffezzoni (Le Lieutenant)
Andrea Ariano (Moralès)
Qiming Xie (Le Dancaïre)
Matteo Urbani (Le Remendado)
João Campelo (Andrés)
Fabio Luisi (dm)
Denis Krief (ms/dcl)
Carla Galleri (c)
Amy Share-Kissiov (ch)
.