Opéras Nabucco clôt l’ère Vigié à Lausanne
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Nabucco clôt l’ère Vigié à Lausanne

05/06/2024
Gabriele Viviani (Nabucco), au centre. © Jean-Guy Python

Opéra, 2 juin

Après deux décennies passées à la direction de l’Opéra de Lausanne, Éric Vigié se devait de réussir sa sortie. Mission accomplie, avec ce nouveau Nabucco, coproduit avec l’Opéra National Capitole Toulouse, dont les atouts surpassent largement les faiblesses.

Celles-ci sont au nombre de deux. La fosse, d’abord, où l’Orchestre de Chambre de Lausanne, que l’on a connu plus inspiré, déploie un tapis de sonorités pas particulièrement chatoyantes, sous la baguette de John Fiore. Le chef américain met beaucoup de temps à entrer dans le vif du sujet : brouillon, bruyant et pompier dans les deux premiers actes, il redresse la barre dans les deux derniers, sans dissiper, chez l’auditeur, un certain sentiment d’insatisfaction.

La titulaire d’Abigaille, ensuite. Nous ne connaissions pas Irina Moreva, soprano russe en carrière depuis 2008. En aucune manière le « spinto dramatic soprano » annoncé par son agent, elle est plutôt un grand lyrique, à l’aigu puissant, taillé aux mesures de Micaëla (Carmen), Nedda (Pagliacci) et Iolantha – trois rôles figurant, ou ayant figuré, à son répertoire. Abordées trop tôt, et sans posséder le bagage technique nécessaire, Amelia (Un ballo in maschera), Maddalena (Andrea Chénier), Aida et Abigaille ont, malheureusement, compromis son équilibre vocal, avec des résultats assez catastrophiques.

Fausse dès son entrée, avec des contre-ut criés et désagréablement vibrés, dans le trio avec Fenena et Ismaele (« Io t’amava ! »), elle se défait complètement dans le récitatif (« Ben io t’invenni ») et la cabalette (« Salgo già ») de son grand air du II, entre flagrants défauts d’intonation, vocalises savonnées, prises de respiration malencontreuses et hurlements dans l’aigu. La cavatine du même (« Anch’io dischiuso »), la mort (« Su me… morente… ») séduisent davantage, grâce à la couleur attachante du timbre et à un joli sens du cantabile, sans nous convaincre que le format vocal et la préparation technique soient les bons pour Abigaille.

Le reste de la distribution, par chance, réserve de nombreuses satisfactions. Côté féminin, le mezzo chaleureux et sûr de la Française Marie Karall épouse la ligne et le profil psychologique de Fenena, tandis qu’en Anna, le soprano clair et bien projeté de sa compatriote Nuada Le Drève soutient, sans faillir, la prière a cappella du IV (« Immenso Jehovah »).

Côté masculin, en dehors de comprimari corrects, on s’attache, tout particulièrement, à l’Ismaele d’Airam Hernandez, jeune ténor espagnol qui nous avait frappé en Grigori (Boris Godounov), au Théâtre des Champs-Élysées, en février dernier. Le timbre est splendide, et le phrasé expressif.

Dans la longue série de prises de rôles de Nicolas Courjal, Zaccaria est à marquer d’une pierre blanche. Dans cette écriture encore tributaire de l’héritage rossinien – Prosper Dérivis, le premier interprète, en 1842, avait créé, quinze ans plus tôt, Pharaon dans Moïse et Pharaon –, la basse française évolue avec une aisance confondante. N’était un vibrato pas toujours suffisamment contrôlé dans la partie supérieure du registre, le parcours, impressionnant de beauté et d’autorité, relèverait du sans-faute.

Gabriele Viviani, que nous avions déjà vu et entendu plusieurs fois, au fil de ses quelque vingt années de carrière, ne nous avait jamais autant convaincu qu’en Nabucco. Surjouant le « méchant » au I, il émeut ensuite, en roi foudroyé, humilié, emprisonné et, finalement, ressuscité. Le timbre est fermement projeté, la conduite du legato ne trahit aucune faiblesse, et l’accent possède le mordant nécessaire pour rendre justice au premier grand emploi de baryton Verdi de l’histoire – ni Oberto, ni Belfiore dans Un giorno di regno, ne peuvent prétendre à ce statut.

Comme toujours dans Nabucco, le chœur mérite une mention particulière. Celui de l’Opéra de Lausanne, dirigé par Patrick Marie Aubert, se surpasse dans un exemplaire « Va, pensiero », ainsi que dans les finales du I et du II.

On connaît la griffe stylistique de Stefano Poda, surtout à Lausanne, où il a déjà signé mise en scène, décors, costumes et lumières d’Ariodante, Faust, Lucia di Lammermoor, Les Contes d’Hoffmann, Alcina et Norma. Dans Nabucco, on retrouve son goût pour les violents contrastes de couleurs (beaucoup de rouge, cette fois, en plus des incontournables noir et blanc), les sols en miroir, les parois ornées de motifs géométriques, les fragments de statues monumentales, les accessoires « signifiants » descendant des cintres : énorme pendule gris, en forme de soucoupe volante ; cage circulaire grillagée ; globe terrestre en métal stylisé, avec les continents dessinés en rouge.

C’est beau, nettement plus varié et dramatiquement efficace que dans Norma, avec, notamment, de saisissants tableaux vivants, animés au ralenti par des danseurs, à la manière des vidéos de Bill Viola. Nabucco n’en demande pas davantage.

RICHARD MARTET

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