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Les Pêcheurs de perles revisités à Saint-Étienne

09/02/2024
Philippe-Nicolas Martin (Zurga) et Catherine Trottmann (Leïla). © Opéra de Saint-Étienne/Cyrille Cauvet

Grand Théâtre Massenet, 2 février

Pour « revisiter », il faut avoir rendu visite. Aujourd’hui, la critique féroce du livret des Pêcheurs de perles, lors de la création, le 30 septembre 1863, nous sidère : « Récompense honnête à qui pourra m’expliquer le sujet » (Le Figaro, 2 octobre). Ou encore : « Le drame de MM. Cormon et Carré est à peu près aussi transparent qu’une bouteille d’encre » (Revue et gazette musicale de Paris, 4 octobre). Depuis, nous pensions pouvoir, sans risque, résumer l’ouvrage : un triangle amoureux, un cadre approximativement exotique et quatre grands chanteurs.

La nouvelle production de l’Opéra de Saint-Étienne entend changer le regard. L’homme de théâtre Laurent Fréchuret innove, en effet, par l’adjonction d’un personnage muet, mais actif : le peintre Franck Chalendard. Celui-ci accomplit son travail, tout au long de la représentation, armé de seaux de couleurs et de balais, traçant, d’abord, d’étranges lignes blanches, sur le fond gris acier d’une grotte carcérale. Ses allées et venues peuvent distraire de ce que jouent et chantent les protagonistes, puis les lignes se rejoignent, composant des formes assez harmonieuses, qui se colorent.

Laurent Fréchuret s’autorise de Jean Baudrillard (1929-2007), théoricien de la postmodernité : « Faire surgir l’objet plutôt que signifier. » Sa déclaration d’intention lance une avalanche de questions métaphysiques : « Que pêchons-nous ? À quelle perle rêvons-nous ? Quels serments avons-nous trahis ? » Et sa direction d’acteurs est, tantôt invasive (le duo de Leïla et Zurga, transformé en une tentative de viol, compliquée par d’inévitables chaises), tantôt minimaliste (choristes statiques, alignés face au public, pour chanter « Dansons jusqu’au soir », devant de petits bureaux).

Les décors et les costumes de Bruno de Lavenère se plient à la contrainte. Plus que l’échafaudage métallique – le « roc solitaire », d’où Leïla doit officier –, retenons le suggestif rideau de scène (la mer aux reflets inquiétants) et la splendide robe ponceau de l’héroïne.

Le titre initial, selon Bizet, devait être Leïla. Catherine Trottmann a l’allure, la vocalité, le style des grandes interprètes du rôle. On est confondu par son « Invocation », aux vocalises parfaites jusqu’à l’ut, sa « Cavatine » et la précision de ses trilles, son dramatique affrontement avec Zurga – mais pourquoi faut-il que, sur les mots « Je te hais et je l’aime à jamais ! », elle manifeste son mépris par un crachat, qui provoque le rire de quelques spectateurs ?

Nadir doit associer la vaillance et la tendresse, à laquelle, souvent, on le réduit. Si son entrée sonne un peu pincée, Kévin Amiel trouve, dans le duo avec Zurga et dans l’ascension finale avec Leïla, une réelle homogénéité, que lui permettent des aigus en voix de tête du meilleur effet.

Philippe-Nicolas Martin déploie, en Zurga, les ressources d’un timbre moelleux, au service de son pathétique monologue, « Ô Nadir, tendre ami de mon jeune âge ! ». Frédéric Caton, enfin, compose un impressionnant Nourabad.

L’Orchestre Symphonique Saint-Étienne Loire démontre, une fois encore, son excellence. Sous la direction passionnée de Guillaume Tourniaire, grand défenseur du répertoire français, à travers le monde, il offre aux solistes un soutien qui, jamais, ne les couvre. Quant au Chœur Lyrique, préparé par Laurent Touche, il conjugue, sans le moindre décalage, ardeur et délicatesse.

Après le lyrisme de leur duo final, que les deux condamnés doivent interpréter la corde au cou, juchés sur les tabourets prévus pour une pendaison (en guise de bûcher), une porte s’ouvre dans le hangar-prison. Nadir et Leïla s’enfuient vers leur destin. Les lumières de Laurent Castaingt transfigurent ce moment de grâce.

PATRICE HENRIOT

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