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La Reine-Garçon pour l’histoire à Montréal

10/02/2024
Joyce El-Khoury (Christine) et Etienne Dupuis (Comte Karl Gustav). © Vivien Gaumand

Salle Wilfrid-Pelletier, 3 février

Comme le Metropolitan Opera de New York, mais avant lui, l’Opéra de Montréal a cru à l’importance de l’arrimage de l’art lyrique dans nos vies, en intégrant, depuis près de dix ans, une œuvre d’aujourd’hui, parmi ses quatre spectacles annuels.

À ce titre, la création, en février 2024, de La Reine-Garçon est le troisième opéra confié au compositeur canadien Julien Bilodeau (né en 1974), après Another Brick in the Wall (2017) et La Beauté du monde (2022). Pour son compatriote, le célèbre dramaturge Michel Marc Bouchard, il s’agit, également, de son troisième livret, après Les Feluettes et La Beauté du monde.

Transformer sa pièce Christine, la reine-garçon (2012), qui aborde la vie hors norme de Christine de Suède (1626-1689) – montée à 6 ans sur le trône d’un pays protestant, en pleine guerre de Trente Ans, prônant la paix, puis l’éducation et la culture, abdiquant à 27 ans pour échapper au mariage et vivre ses passions, convertie au catholicisme et enterrée aux côtés des papes, dans la crypte de la basilique Saint-Pierre de Rome – est une idée d’Alexander Neef.

Alors directeur de la Canadian Opera Company (COC Toronto), ce dernier avait engagé Michel Marc Bouchard, sélectionné cette pièce et imaginé un opéra, qui serait écrit par Ana Sokolovic. Mais l’aspect très narratif de la trame ne convenait pas à la compositrice. Alexander Neef parti pour Paris, le projet a été pris à bras-le-corps par l’Opéra de Montréal, avec Julien Bilodeau, en lieu et place d’Ana Sokolovic. Quant au coproducteur torontois, il présentera le spectacle ultérieurement.

Dans le cas de La Reine-Garçon, tout vient à point : le tandem Bilodeau/Bouchard, rodé par La Beauté du monde, trouve à s’exprimer, à travers un livret aux situations fortes et aux personnages tranchés. « Cette femme vit des tourments, sa différence est contrecarrée par tout ce qui l’entoure. Elle doit passer chaque étape pour s’affranchir et cela ne se fait jamais sans payer un prix », disait Julien Bilodeau au quotidien Le Devoir, soulignant la richesse psychologique, philosophique et émotionnelle du sujet.

Le compositeur a choisi de colorer ces étapes avec des singularités, parfois en décalage, comme dans la scène où René Descartes, appelé par Christine pour lui permettre de comprendre ses tourments, dissèque un crâne pour en extraire la glande pinéale, siège des sentiments.

Michel Marc Bouchard, lui-même, a très bien compris les enjeux de l’adaptation lyrique, par comparaison à la transposition de sa pièce pour le film de Mika Kaurismäki, en 2015. Cette scène de dissection ouvrait à une révolte des « Grands de Suède » contre la souveraine, soupçonnée, à juste titre, de s’apprêter à tourner le dos au dogme luthérien (soumission à Dieu, qui guide la destinée) pour embrasser le monde catholique (le libre arbitre est possible). Ici, elle laisse place à un grand monologue de Christine, qui expose ses tourments.

En revanche, même s’il se concentre sur les amours impossibles entre la reine et sa dame de compagnie, Ebba Sparre, Michel Marc Bouchard, féru de contexte historique, parvient habilement, dans le livret, à travers un air ou un chœur (début de l’acte II), à cadrer différents enjeux.

Le spectacle, dans la mise en scène d’Angela Konrad, traite Christine davantage comme une femme que comme une souveraine. Or, il y a encore plus de potentiel dans ce personnage : une passion plus dévorante, et une voix plus tranchante que celle de la soprano Joyce El-Khoury, excellente, mais trop « humaine ». Christine est une Turandot, mélange de glace et de feu, et l’opéra gagnerait beaucoup, s’il était repris avec une protagoniste de ce profil.

Le baryton Etienne Dupuis donne toute l’ardeur requise à Karl Gustav, ce cousin qui souhaite épouser Christine, mais dont elle fera son successeur. Michel Marc Bouchard fait du Comte Johan, un bellâtre narcissique et décérébré. Il n’y avait peut-être pas besoin de tant de caricature, mais il détend l’atmosphère, d’autant que le ténor Isaiah Bell est parfait. Par comparaison, la mezzo Pascale Spinney se montre plutôt transparente, en Ebba.

La soprano colorature Aline Kutan joue la reine mère Marie Eléonore, qui déteste sa fille Christine et regrette de ne pas l’avoir tuée. Elle a droit à un grand numéro, dans le registre des scènes de folie du XIXe siècle.

D’ailleurs, Louis Bilodeau se réfère à des codes de l’opéra, puisqu’un leitmotiv, de type harmonica de verre, accompagne les sentiments de Christine pour Ebba. Il est, également, habile pour trouver des solutions à des problèmes complexes. Ainsi, pour le personnage de René Descartes, incarné par l’excellent ténor Eric Laporte, il n’utilise pas de faux-fuyants (langage parlé) pour énoncer des préceptes philosophiques, mais déploie, à l’orchestre, une imitation des musiques de cour du XVIIe siècle.

La Reine-Garçon est, ainsi, nourrie par ces strates : ce que l’on chante, ce que l’orchestre commente, et ce qu’il peut insinuer ou préparer. Pour cela, avoir l’Orchestre Symphonique de Montréal, dirigé par Jean-Marie Zeitouni, est une aubaine. Le chef et le compositeur sont des amis depuis leurs études, et la passion mise par le premier à rendre les détails instrumentaux et la typicité des tableaux est émouvante.

De fait, on peut véritablement parler du trio Bilodeau/Bouchard/Zeitouni, auquel l’Opéra de Montréal donnera, on l’espère, dans le futur, d’autres occasions de solidifier son entrée dans l’histoire de la musique au Canada.

CHRISTOPHE HUSS

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