Opéras Belboul, des rires au jasmin, à Reims
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Belboul, des rires au jasmin, à Reims

23/02/2024
© Pascal Gely

Opéra, 10 février

Longtemps, on avait cru perdue L’Adorable Belboul. Mais la partition de cette « opérette de salon », donnée au Cercle des Mirlitons, en 1873 ou 1874, selon les sources, avec un tout petit orchestre (deux pianos, une clarinette et un trombone), refit surface dans une vente, chez Sotheby’s, en 2013. On s’aperçut alors que, non seulement elle existait, mais que Massenet devait y être attaché, puisqu’il avait pris soin de la recopier, en 1887, assortie d’un petit commentaire élogieux.

Le livret de Louis Gallet et Paul Poirson cuisine, à la sauce persane, l’histoire du vieux séducteur – ici, un derviche –, qui entend épouser une belle jeune femme, elle-même éprise d’un beau jeune homme. Grâce à une servante rusée, le derviche sera roulé, et les amoureux pourront se marier. L’histoire est conventionnelle, mais il semble qu’à certains moments, les librettistes aient vraiment saisi le problème de la condition féminine.

La musique est d’une constante qualité, assez distinguée même, et bien caractéristique du jeune Massenet qui, à l’époque, s’imposait comme compositeur symphonique plus que lyrique. Ainsi, l’« Aubade » d’Hassan deviendra-t-elle l’« Air de ballet » des Scènes pittoresques, puis Nuit d’Espagne, une de ses mélodies les plus connues. Vocalement, l’ouvrage, qui a déjà connu quelques reprises depuis sa redécouverte, notamment à Martina Franca, l’été dernier, n’est pas spécialement difficile. Tous les rôles n’en exigent pas moins de la souplesse et de la musicalité, avec une pincée d’humour dans les dialogues.

Les Frivolités Parisiennes savent, depuis des années, travailler ce répertoire. La compagnie, qui a pris la tête de l’Opéra de Reims, a réuni une bonne équipe, avec deux cantatrices d’excellent niveau, la soprano Angèle Chemin et la mezzo Marion Vergez-Pascal ; un ténor plein de verve, François Rougier ; un élégant baryton, Mathieu Dubroca, auquel revient la célèbre « Aubade » ; et Antoine Philippot, qui mène une double carrière de chanteur et d’acteur.

L’Adorable Belboul a sollicité l’imagination de la metteuse en scène Alexandra Lacroix, dont la compagnie MPDA coproduit le spectacle. Il y est, en effet, question d’un voile perdu dans une mosquée, révélant une troublante beauté, d’un derviche quelque peu lubrique et violent, d’une servante futée, qui pousse sa maîtresse à se révolter contre sa condition… Cela nous rappelle bien des choses contemporaines – et pas du tout drôles.

D’où l’idée de proposer une suite à l’opérette, avec la création mondiale de Des rires au jasmin, d’une jeune compositrice franco-iranienne, Farnaz Modarresifar (née en 1989), forcément sensibilisée à ces situations, que L’Adorable Bel-Boul traite de manière burlesque. Le dernier accord de Massenet se prolonge par un sombre grondement des pianos – l’un est confié au chef de chant Thomas Tacquet. On découvre, alors, une scène de crime, où les cinq personnages semblent morts, mais sont bientôt pris d’un fou rire inextinguible.

En dépit de l’hétérogénéité absolue des musiques, la comédie exotique et l’évocation plus conceptuelle, qui lui succède, se reflètent l’une dans l’autre. D’autant qu’Alexandra Lacroix parvient à unir ces deux parties, réglées avec une précision millimétrique, par des moyens purement théâtraux.

Les deux pièces se jouent dans un dispositif scénique commun. Chez Massenet, les personnages de convention agissent sous un grand voile immaculé, qui prolonge la blancheur du décor et des vidéos. Chez sa consœur, au contraire, le caractère symbolique de l’action parvient à émouvoir, plus que ne le ferait une démarche réaliste.

Parcourue de rires, de cris tragiques ou de chuchotements, l’écriture de Farnaz Modarresifar est terriblement efficace. À la fin, dans un moment de grande intensité, les chanteurs tendent à la compositrice, qui n’a pas quitté la scène depuis le début, un santûr, la cithare persane, sur lequel elle improvise une musique de toute beauté, tandis que des fleurs crèvent le cyclorama.

De la terreur au rire libérateur, et à l’espoir figuré par cette floraison, le message poétique et humaniste est limpide. On comprend que le Festival Faraway, qui réunit, dans tous les lieux culturels de Reims, des manifestations de diverses cultures du monde, ait intégré cet original diptyque dans sa programmation.

JACQUES BONNAURE

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