Théâtre des Champs-Élysées, 5 janvier
Créé à Vérone en 1735, Tamerlano (appelé aussi Bajazet) de Vivaldi est un pasticcio qui mêle musiques recyclées de ses opéras antérieurs, récitatifs et airs écrits pour l’occasion, mais aussi autres pièces de contemporains napolitains tels Giacomelli, Hasse et Riccardo Broschi (frère de Farinelli) : notons que le clan ottoman opprimé (Bajazet, Asteria) ne chante que du Vivaldi, et le camp adverse de la musique napolitaine !
Thibault Noally s’était déjà penché sur l’œuvre voici dix ans pour le Festival de Beaune, la complétant pour certains airs du livret absents du manuscrit, ce qui à notre avis rallonge un peu inutilement la soirée. Dirigeant du violon, il en délivre une lecture soignée et théâtrale, sans hystérie dans le choix des tempi, à la tête d’un orchestre discipliné et au continuo fourni (enrichi d’un orgue). L’élégance et le bon goût règnent, mais peut-être faudrait-il çà et là davantage de folie pour captiver réellement ?
Le plateau, inégal, est dominé par le Tamerlano de Carlo Vistoli, voix longue et superbement maîtrisée et tempérament scénique ravageur – même en concert –, d’une éloquence rendant perceptible le moindre frémissement d’âme de ce souverain sanguinaire mais sincèrement amoureux. Face à lui, Renato Dolcini campe un farouche Bajazet, au verbe évocateur mais à l’instrument moins performant : « Dov’è la figlia » paraît plus agité que grandiose. Déjà présente en 2016, Anthea Pichanick incarne une Asteria noble et pudique par son émouvant contralto : dommage que la projection soit parfois modeste, et que l’aigu se crispe. Eva Zaïcik fait au contraire valoir un mezzo riche et mordant en Andronico, mais elle ne fait pas grand-chose du sublime « Vedro con mio diletto » rajouté, et « Destrier ch’all armi usato » la dépasse un peu en vélocité.
Julia Lezhneva, dont on connaît la virtuosité ébouriffante, hérite des airs d’Irene repris du répertoire de Farinelli. Le terrifiant « Qual guerriero in campo armato » est affronté avec courage, mais l’instrument et le souffle sont soumis à rude épreuve, certains aigus (contre-ut !) étant proches du cri. Le pathétique « Sposa, son disprezzata » est en revanche rendu avec émotion, mais non sans un certain expressionnisme, et le gazouillant « Son tortorella » rajouté, calqué sur « Quell’usignolo » de Farinelli, lui permet d’exhiber l’excellence de ses trilles. Enfin, Suzanne Jerosme est un Idaspe stylé, avec en particulier un « Anche il mar par che sommerga » à la virtuosité domptée, mais non sans dureté dans l’aigu.
THIERRY GUYENNE
Carlo Vistoli (Tamerlano)
Renato Dolcini (Bajazet)
Anthea Pichanick (Asteria)
Eva Zaïcik (Andronico)
Julia Lezhneva (Irene)
Suzanne Jerosme (Idaspe)
Thibault Noally (dm)
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