Opéra Royal, 18 octobre
Le Tarare de Beaumarchais et Salieri avait déjà fait l’objet de plusieurs essais de résurrection (dont un concert ici même, en 2018, par Christophe Rousset, suivi d’un enregistrement, voir O. M. n° 146 p. 70 et n° 152 p. 79), avec seulement deux productions antérieures. Jean-Romain Vesperini a choisi sagement de rester fidèle à son livret. Adoptant le principe d’une boîte scénique unique, avec l’efficace scénographie de Bruno de Lavenère, il la varie ingénieusement pour évoquer les différents lieux comme les principaux enjeux de l’action, bien aidé en cela par les inventives vidéos d’Étienne Guiol et les éclairages sophistiqués de Christophe Chaupin.
À commencer par ce Prologue, d’un didactisme des plus ingrats, placé ici dans le cadre d’une sorte de pittoresque cabinet de laborantins où La Nature opère en compagnie du Génie du Feu, pour présenter l’ensemble de l’œuvre comme une expérimentation scientifique et faire apparaître les deux héros, le bon soldat Tarare et l’ignoble roi (Atar) qui le persécute, avant de revenir conclure l’œuvre par une leçon de morale, condamnant le despotisme et faisant l’éloge du « caractère » de l’homme, qui doit primer sur son état social. Suivront, sans excès de bombardement optique, des variations sur des thèmes orientalisants permettant d’évoquer le sérail, notamment pour une splendide illumination de toute la scène et d’une partie de la salle par un jeu de savantes arabesques vivement colorées. Aidé en cela aussi par les beaux et efficaces costumes d’Alain Blanchot, librement dérivés du XVIIIe siècle.
Un plateau d’excellence donne toute la vie possible à la production, Reinoud Van Mechelen apportant à Tarare la chaleur d’humanité et de sensibilité que servent magnifiquement son timbre doré et le lyrisme de son phrasé raffiné, tandis que l’Atar de Jean-François Lapointe, puissamment projeté et d’une forte concentration intérieure, parvient à faire admettre le simplisme de ce personnage monolithique dans sa méchanceté obstinée. Avec son serviteur Calpigi, Enguerrand de Hys, déjà présent en 2018, retrouve un de ces rôles où son agilité et son espièglerie se déploient avec une verve qui enchante, bénéficiant aussi de l’un des rares airs développés de la partition avec sa barcarolle autobiographique du III. Le solide mezzo d’Éléonore Pancrazi assure avec un peu moins de brio mais très honorablement le personnage plus incertain de la malheureuse Astasie. Tandis que Gwendoline Blondeel impose, avec toute la vivacité d’un aigu percutant, la vie dont La Nature est privée par son texte trop abstrait, et ensuite la délicieuse soubrette Spinette. Et que Jean-Gabriel Saint-Martin et son beau baryton donnent au Génie du Feu et à Urson un relief qu’on n’attendait pas, les comprimari étant par ailleurs sans reproche.
Avec les forces impeccables de l’Opéra Royal, Théotime Langlois de Swarte séduit constamment par sa direction ferme et toute en souplesse, contribuant largement à la réussite de l’ensemble. Notre enthousiasme pour l’œuvre reste pourtant mitigé, la faute principalement au librettiste, mettant en œuvre les principes qu’il expose dans sa très longue préface-manifeste sur l’opéra (citée trop brièvement dans l’indispensable numéro de L’Avant-Scène Opéra publié à cette occasion) : dans la ligne de la réforme gluckiste, qui prône un effacement de la musique derrière le livret. Trop bien suivi en cela par Salieri, victime de ce texte surabondant qui n’évite pas toujours l’ennui. On jugera de nouveau avec l’enregistrement effectué lors de ces représentations.
FRANÇOIS LEHEL
Reinoud Van Mechelen (Tarare)
Éléonore Pancrazi (Astasie)
Jean-François Lapointe (Atar)
Gwendoline Blondeel (La Nature, Spinette)
Enguerrand de Hys (Calpigi)
Alexandre Adra (Arthénée)
Jean-Gabriel Saint-Martin (Urson, Le Génie du Feu)
Alexandre Baldo (Altamort)
Théotime Langlois de Swarte (dm)
Jean-Romain Vesperini (ms)
Bruno de Lavenère (d)
Alain Blanchot (c)
Christophe Chaupin (l)
Étienne Guiol (v)