Opéras Iphigénie en Tauride à Lausanne
Opéras

Iphigénie en Tauride à Lausanne

05/10/2026
Lisa Willems, Joël Terrin et Kamil Ben Hsaïn Lachiri. © LaureN Pasche

Espace Amaretto, 17 septembre

La Biennale In Situ, fondée en 2024 par Benjamin David, également créateur de la compagnie AGORA, s’attache à une approche expérimentale des formes lyriques en un lieu atypique, l’Espace Amaretto, ancienne gare marchande de Lausanne qui permet une proximité inédite avec les artistes. Après Les Danaïdes de Salieri il y a deux ans est présentée pour quatre soirs une adaptation d’Iphigénie en Tauride de Gluck, en liaison avec le thème de cette deuxième édition, l’« hospitalité ».

Le montage proposé garde les moments essentiels du drame en se concentrant sur Iphigénie, Oreste et Pylade, auxquels s’ajoutent quelques phrases des première et deuxième prêtresses, assumées par deux choristes. Thoas se voit en revanche réduit à une voix déclamant son texte au micro : l’air « De noirs pressentiments » prend ainsi des allures de mélodrame, mais quand, à l’acte IV, cette voix parlée répond au chant d’Iphigénie et Oreste, cela crée une grande confusion. Plus gênante encore est l’utilisation du chœur mixte Voix de Lausanne – au demeurant méritant – pour la totalité des interventions chorales, alors que Gluck prévoit un effectif uniquement féminin (Prêtresses de Diane), masculin (Scythes) ou mixte (Euménides) : on perd en variété sonore, avec de plus l’impression d’avoir constamment affaire à un même groupe d’hommes et de femmes.

Pour le reste, la mise en scène exploite au mieux les contraintes du lieu, notamment l’absence de fosse et de coulisses, le chœur étant au début habilement dissimulé sous le drap figurant une plaine accidentée, puis la mer déchaînée pendant la tempête. On est plus perplexe devant la façon de dynamiter le tragique par des détails incongrus, comme Iphigénie affublée d’un voile d’apiculteur ou armée d’un grattoir à vitres en guise de couteau de sacrifice, le comble étant l’arrivée d’Oreste et Pylade en doudoune et à skis !

Heureusement, la réalisation musicale prend très au sérieux le drame. Le bel orchestre d’instruments anciens est galvanisé par la direction sensible et théâtrale de Renaud Madore, aussi à l’aise dans les airs – en y faisant chanter tel solo instrumental – que dans les grandes plages de récitatif. Par deux fois intervient, en un saisissant contraste de styles, un intermède contemporain au violon électrique et à la voix par la magnifique Yilian Cañizares.

Les trois jeunes chanteurs sont en prise de rôle. Encore à la Chapelle Musicale Reine Elisabeth la saison dernière, Lisa Willems s’attaque sans tricher à cette partie écrasante dont son soprano lyrique n’a pas le format exact, l’intensité de l’accent suppléant à la largeur de l’instrument. Sans faillir, elle soutient la ligne tendue de « Ô malheureuse Iphigénie ! » et habite le récitatif halluciné « Cette nuit, j’ai revu le palais », même si sa déclamation peut gagner en netteté et fluidité. Si sa scène héroïque ouvrant l’acte IV est coupée, elle doit en revanche assumer aussi le majestueux récitatif de Diane dénouant la tragédie, choix guère heureux dramaturgiquement. Cette prise de rôle mérite néanmoins tout notre respect.

Plus problématique est l’Oreste de Kamil Ben Hsaïn Lachiri, appelé il est vrai à la rescousse il y a moins d’un mois. Le rôle est, pour le moment en tout cas, trop lourd, l’obligeant à écraser le son dans le puissant « Dieux qui me poursuivez », au prix d’un vilain vibrato, de quelques problèmes de justesse et de voyelles déformées. Dommage, car l’acteur est attachant et le musicien d’une sensibilité dont témoignent certaines phrases (« Partagez mon bonheur ») soudain à fleur de mots et de toute beauté. Enfin, Joël Terrin est exceptionnel en Pylade dont il possède la voix exacte, avec une lumière dans le timbre, un mordant et une sûreté admirables dans l’émission, ligne et diction châtiées jusqu’à la perfection.

Ce spectacle étonnant, qui vise à toucher un public plus large que celui habituel des salles lyriques, sera repris en septembre 2027 au Nouvel Opéra de Fribourg (Suisse), coproducteur.

THIERRY GUYENNE

Lisa Willems (Iphigénie)
Kamil Ben Hsaïn Lachiri (Oreste)
Joël Terrin (Pylade)
Renaud Madore (dm)
Benjamin David (ms)
Collectif Agora (dcl)

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