Auditorium Scavolini, 21 août
Succédant à Carlus Padrissa de La Fura dels Baus qui, en 2017, avait transposé l’œuvre dans un futur dominé par une guerre de l’eau, Davide Livermore a d’évidence voulu à son tour éviter toute allusion à l’opposition entre Islam et Occident dans sa nouvelle production du Siège de Corinthe. De fait, il manque à sa vision mélangeant les époques un véritable enjeu pour donner sens au conflit au cœur de l’œuvre. Ses Grecs semblent tout droit sortis d’un mauvais péplum, et l’on hésite à définir les soldats de Mahomet. En costume estival et chapeau mou, pourvus de cannes-sièges, ils ont tout de touristes début XXe, n’étaient leurs smartphones et leur comportement arrogant. Peut-être faut-il y voir une allusion à ces archéologues venus s’approprier les restes de la civilisation hellénistique ainsi qu’aux méfaits du surtourisme ? Son décor inclut deux statues, notamment la Vénus de Milo, un fragment de temple en ruines pourvu d’un échafaudage et bon nombre de caisses remplies sans doute de restes précieux en vue de leur exportation. À cette scénographie fragmentée, les vidéos de D-WOK ajoutent une « boîte » où défile un flot ininterrompu d’images colorées, de toute évidence créées avec l’IA, évoquant la Grèce antique rêvée par l’art du XIXe siècle, et ajoutant une touche supplémentaire à un ensemble déjà très kitsch et dépourvu de lien véritable avec l’histoire grecque ou toute autre actualité.
Carlo Rizzi dirige le I comme une charge de cavalerie, exagérant la vitesse des tempi et tombant souvent dans une uniformité bruyante. La prononciation française de Matteo Roma, en Cléomène, affectée d’un fort accent italien, serait acceptable s’il ne grossissait en permanence les sons pour franchir la barrière de l’orchestre au premier acte, mais il se montre plus naturel au dernier et fait valoir un ténor central de bon aloi. Face à lui, le Néoclès de Maxim Mironov est un sommet d’élégance et d’expressivité, triomphant brillamment de son grand air de l’acte III malgré un aigu désormais quelque peu contraint. La Pamyra de Vasilisa Berzhanskaya est affaire de goût. Certes, la projection et le volume impressionnent mais l’aigu, très métallique, et le grave, un peu sourd, ajoutés à une certaine véhémence de l’émission, enlèvent toute subtilité à son personnage tourmenté auquel on supposerait un peu plus de fragilité. On peut admirer la beauté des aigus flûtés de la « Prière » et l’allègement de la voix, mais on n’est guère touché par une composition hédoniste un peu sans âme.
Adrian Sâmpetrean possède le timbre sombre et l’extension aux deux extrêmes de la tessiture de basse chantante de Mahomet, mais non l’ampleur voulue, notamment pour l’air d’entrée où il est couvert par le chœur. Peut-être faut-il en accuser une indisposition annoncée que ne compense guère la mise en scène, qui amoindrit son personnage. À part un fort accent italien pour le premier et un français incertain pour le second, Giuseppe De Luca et Tianxuefei Sun se montrent d’efficaces comprimari. Simón Orfila, imposant dans le fameux air de la « bénédiction des drapeaux », donne l’exemple de ce qui manque à la plupart des chanteurs de la distribution, à l’exception de Mironov : un vrai travail sur l’articulation du français qui renforcerait la qualité de leur performance. Sur ce plan, le Chœur du Teatro Ventidio Basso ne montre aucune faiblesse, et l’Orchestre du Teatro Comunale de Bologne offre un soutien de grande classe au plateau.
Le ballet, enfin, mérite mention. Présents dès l’Ouverture, les danseurs miment l’affolement des Grecs à l’approche des Ottomans. C’est aussi le seul moment où les amours de Mahomet et de Pamyra sont évoqués. La carnation brune du danseur et celle plus claire de la ballerine qui les représentent semblent vouloir rappeler de façon discrète l’éloignement « ethnique » et culturel des protagonistes.
ALFRED CARON
Adrian Sâmpetrean (Mahomet II)
Matteo Roma (Cléomène)
Vasilisa Berzhanskaya (Pamyra)
Maxim Mironov (Néoclès)
Simón Orfila (Hiéros)
Tianxuefei Sun (Adraste)
Giuseppe De Luca (Omar)
Anna-Doris Capitelli (Ismène)
Carlo Rizzi (dm)
Davide Livermore (ms/d)
Eleonora Peronetti, Paolo Gep Cucco (d)
Gianluca Falaschi (c)
D-WOK (v)
Nicolas Bovey (l)
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