Opéras Estètica i massacre à Peralada
Opéras

Estètica i massacre à Peralada

04/08/2026
Maria Patak et Carlos Varela. © Toti Ferrer

Mirador del Castell, 25 juillet

Chaque saison, le programme « Òh!pera » du Gran Teatre del Liceu étrenne trois micro-opéras d’environ trente minutes, qui mettent à l’honneur de jeunes équipes artistiques prometteuses. Estètica i massacre est la version longue (en une heure) d’un heureux élu de la fournée 2025.

À sujet contemporain sur la vanité, musique madrigalesque, comme un écho aux apparitions des divinités à l’époque baroque. Dans le troisième opéra de chambre de Carles Prat, l’allégorie prend les traits d’un couple connecté, dont les convictions vont vaciller à l’ouverture d’une onglerie. « Elle » ne comprend pas l’intérêt de s’éloigner du naturel en se faisant poser des matières synthétiques au bout des doigts, « Lui » se heurte au paradoxe de ce discours pseudo progressiste alors que la salle de bains est remplie de produits de beauté. Motivé par un désir de déconstruction de la masculinité, il revient le lendemain affublé de faux ongles. « Elle », dans un élan contraire, entreprend de s’éloigner des diktats de beauté. À mesure que les deux personnages se radicalisent en quête de succès sur les réseaux sociaux, leur relation explose, mais ils finiront bien par se retrouver, « Lui » après avoir sombré dans l’oubli depuis le sommet de la gloire, « Elle » après avoir publié un livre et été la risée d’un plateau de télévision.

Il n’est pas si commun d’entendre un livret (Carlota Gurt) aussi amusant, et dont le rire ne dépende pas de conventions théâtrales, puisque l’actualité des situations nous frappe de plein fouet. La première moitié de l’œuvre révèle toutes ses cartes, si bien que la seconde partie a tendance à se répéter, et à trahir le besoin d’allonger l’œuvre initiale en « version longue ». Pour autant, cela ne handicape en rien la mise en scène pétillante d’Oriol Pla, dans laquelle les cœurs en plastique (des « likes ») envahissent le plateau, tombant des cintres et sortant des meubles, c’est-à-dire se substituant à la vie domestique. La direction d’acteurs au cordeau et la dynamique des mouvements garantissent le succès du projet.

Force est de constater combien l’écriture vocale pour soprano et baryton incarne avec malice les stéréotypes de genre, eux-mêmes inversés lorsqu’« Elle » et « Lui » tentent une transformation avec les attributs supposés de l’autre sexe. Maria Patak est la calme et douce, prise dans la méthodologie des notes aux idées fixes. Carlos Varela est le fort et valeureux, à la vraie robustesse de timbre et à la confiance aveugle. Les deux excellents chanteurs (et comédiens) s’approprient comme des chefs la vocalité de la parole triviale, dont la musique ironique de Carles Prat anticipe intelligemment les enjeux : martiale avant que le ménage ne se déchire, plus diluée à l’aune des choix importants des protagonistes, mais toujours précise, délicate, fluide, presque physiologique.

Violon, clarinette, piano et percussion se passent la réplique avec talent sans tirer la couverture à eux, dans un son à la fois de soliste et imbibé des autres timbres, sous la baguette alerte du compositeur.

THIBAULT VICQ

.

Pour aller plus loin dans la lecture

Opéras Diario di una madre à Peralada

Diario di una madre à Peralada

Opéras Alcina à Munich

Alcina à Munich

Opéras Die Walküre à Munich

Die Walküre à Munich