Opéras Lucrezia Borgia à Liège
Opéras

Lucrezia Borgia à Liège

28/04/2026
Jessica Pratt, Marko Mimica et Dmitry Korchak. © ORW-Liège/Jonathan Berger

Opéra Royal, 14 avril

Cheval de bataille des grands sopranos dramatiques d’agilité, qui s’y illustrèrent à la suite de la créatrice du rôle, la célèbre Henriette Méric-Lalande pour qui Donizetti écrivit le grand air final, Lucrezia Borgia exige une technique belcantiste à toute épreuve et un tempérament dramatique exceptionnel. Car si le personnage a perdu de son caractère « monstrueux » en passant de Victor Hugo à Felice Romani, il faut tout de même donner toute sa crédibilité à une figure marquée par sa réputation meurtrière aux prises avec son désir de rédemption par l’amour maternel.

Jessica Pratt possède sans aucun doute la première. Le prouve la cabalette ornée ajoutée à Paris pour la Grisi, plus légère en termes de tessiture et qui lui convient à merveille, mais qui semble un peu hors sol dans le contexte de ce « melodramma ». Il n’est pas sûr en revanche que le second soit tout à fait dans ses cordes. Certes, elle apporte au rôle-titre une vraie dignité et, grâce à quelques éclats de voix et de périlleux suraigus facultatifs, parvient à faire exister les moments de fureur de Lucrezia Borgia. Mais c’est plutôt dans les aspects plus lyriques et le cantabile, comme le laisse entendre le célèbre air d’entrée chanté avec un fil de voix, que le manque d’ampleur dans le bas médium se fait sentir. Elle réussit toutefois à construire un personnage et n’en reste pas moins, après un air final survolté, la grande triomphatrice de cette production.

Tout en force, le Gennaro de Dmitry Korchak, cantonné dans une émission uniformément stentorienne, à l’aigu durci, ne possède pas les nuances qui donneraient au fils caché de l’héroïne cette teinte de mélancolie caractéristique du ténor donizettien, et l’air supplémentaire du second acte (composé pour le ténor Ivanoff) passe sans vraiment laisser de souvenir. En Alfonso, Marko Mimica, voix puissante mais un peu charbonneuse, est un Duc plus brutal qu’autoritaire, efficace, avec une ligne de chant quelque peu bousculée. Après un air d’entrée aux graves artificiels, Julie Boulianne donne beaucoup de caractère au second, le célèbre « Segreto per esser felici » du II. D’excellents petits rôles, notamment le quintette des amis de Gennaro et les deux âmes damnées du Duc et de Lucrezia, le Rustighello de Lorenzo Martelli et l’Astolfo de William Corrò, complètent cette distribution inégale.

La mise en scène très conventionnelle de Jean-Louis Grinda aide peu un plateau inégal. Sa vision ne dépasse guère la simple illustration. Au Prologue, la scénographie présente un grand escalier qui ne facilite pas les déplacements et que termine en fond de scène un panorama de Venise puis un autre de Ferrare au second tableau. Sur les panneaux latéraux qui ferment le dispositif, des projections de vierges allaitantes viennent suggérer le thème principal de l’œuvre tandis qu’un angelot aux ailes argentées monte l’escalier en boitillant. Il réapparaîtra au finale près du cadavre de Gennaro, alors qu’en fond de scène sera projetée une pietà.

Au-delà de cette évidente évocation de la maternité « empêchée » de Lucrezia, à travers des références picturales, on chercherait en vain une idée forte, susceptible d’actualiser ce drame au delà de l’anecdote « historique ». Il manque à l’ensemble une véritable direction d’acteurs, qui donnerait un peu de vérité aux personnages et nous les rendrait proches. Seule l’idée de ce grand voile noir qui vient doucement couvrir le duo final de la mère et du fils nous semble trouver la tonalité endeuillée de leur reconnaissance réciproque et de leur réunion dans la mort.

Il revient dès lors à Giampaolo Bisanti la lourde charge d’insuffler une véritable tension dramatique à cet ensemble, ce qu’il réussit singulièrement bien à partir du second acte, à la tête d’un orchestre excellemment préparé et avec un chœur masculin d’une belle homogénéité, malgré quelques notables décalages dans la première partie dus sans doute à l’agitation confuse du premier tableau.

ALFRED CARON

Marko Mimica (Alfonso d’Este)
Jessica Pratt (Lucrezia Borgia)
Dmitry Korchak (Gennaro)
Julie Boulianne (Maffio Orsini)
Roberto Covatta (Jeppo Liverotto)
Luca Dall’Amico (Don Apostolo Gazella)
Rocco Cavalluzzi (Ascanio Petrucci)
Marco Miglietta (Oloferno Vitellozzo)
Francesco Leone (Gubetta)
Lorenzo Martelli (Rustighello)
William Corrò (Astolfo)
Giampaolo Bisanti (dm)
Jean-Louis Grinda (ms)
Laurent Castaingt (dl)
Françoise Raybaud (c)
Arnaud Pottier (v)

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