Opéras Faust à Tours
Opéras

Faust à Tours

21/03/2026
Vannina Santoni, Thomas Bettinger, Luigi De Donato et Julie Pasturaud. © Marie Petry

Opéra, 8 mars

Selon sa note d’intention, Jean-Claude Berutti voit Faust comme une œuvre « ouverte », une succession d’épisodes presque interchangeables. D’où son analogie avec une « vieille balade médiévale », où se mêleraient élégie et humour, comédie et tragédie. Les costumes, en effet, nous ramènent à un Moyen Âge stylisé, avec ses amples velours et ses couleurs luxuriantes, tel ce somptueux drapé pourpre que porte Méphisto. Quant à la fragmentation, elle est confiée aux décors : des panneaux peints manipulés à vue, déplacés et recomposés comme les pièces d’un puzzle, évoquant tour à tour la mansarde du vieil érudit, le jardin ou la chambre de Marguerite. Les techniciens, omniprésents, viennent démonter et remonter ces éléments sous nos yeux, histoire de briser l’illusion du théâtre en exhibant sa mécanique. Encore faudrait-il que cette mise en abyme serve un propos. Or, hormis une distanciation assez convenue, la démarche peine à convaincre. Elle manque de lisibilité et dilue la charge émotionnelle. Si bien qu’au moment de l’entracte – après trois actes pourtant riches d’enjeux –, on n’est toujours pas entré dans ce Faust.

C’est sans doute un effet voulu : comme si on n’osait prendre l’intrigue au sérieux qu’une fois Marguerite plongée dans sa nuit. Car dès le début du IV, tout change. Les effets cessent de parasiter le récit et la mise en scène se simplifie, atteignant une profondeur jusque-là absente. Dans la pénombre, sous une neige indifférente, une minuscule chambre aux allures de cellule monastique fait résonner la détresse de l’héroïne. Enfin l’émotion. Le changement d’ordre des tableaux n’y est pas pour rien : après celui de la chambre, le retour de Valentin et son duel avec Faust conduisent plus naturellement – comme dans la version de 1859 – à la scène de l’église, qui atteint ici une intensité rare : Marguerite, repoussée au seuil du sanctuaire, se tord d’angoisse devant une porte gardée par Faust et Méphisto déguisés en moines. La continuité dramatique s’en trouve renforcée, presque en contradiction avec la volonté de « démontage » affichée par le metteur en scène.

Dès lors, et jusqu’à la rédemption finale, ce sera un crescendo émotionnel sans faille. Et si la direction d’acteurs montre quelques incohérences, non seulement elle parvient ici à mieux canaliser l’énergie qu’elle dispersait en première partie, mais elle réussit l’essentiel : donner toute sa place à la Marguerite incandescente de Vannina Santoni, pivot de la production et reine incontestée de la soirée. Son incarnation est portée par un engagement puissant et une ligne vocale ciselée, expressive, soignée dans les moindres nuances. Entre la brillance de l’air « des bijoux » et le vertige de la tragédie, c’est dans le registre éminemment lyrique que son soprano chaud et lumineux touche au sublime.

À ses côtés, plutôt que la Marthe trop appuyée de Julie Pasturaud, on apprécie le Siébel tout en douceur et simplicité d’Éléonore Pancrazi. Côté masculin, les impressions divergent. Anas Séguin offre un Valentin remarquable de présence et d’éclat vocal, tandis que Wagner paraît un bien petit rôle par rapport à l’autorité débordante de Jean-Gabriel Saint-Martin. En revanche, Luigi De Donato est un histrion singulier dans la peau de Méphisto, jouant habilement les séducteurs mais souvent pris au piège d’une tessiture qui le pousse à exagérer les effets. Quant au Faust de Thomas Bettinger, il faut attendre la seconde moitié de la soirée pour sentir l’émission se stabiliser, la ligne se détendre et les nuances se déployer.

Par leur cohésion et leur équilibre, les chœurs réunis des Opéras de Tours et de Versailles sont un atout majeur. Davantage que l’orchestre maison, aux sonorités parfois sèches sous la baguette de Laurent Campellone. Avec des textures allégées et des tempi vifs, le chef privilégie la fluidité dramatique au contraste de couleurs et d’atmosphères. Pour l’esprit « grand opéra », il faut donc s’en remettre à l’Académie de danse baroque de Versailles, dont les chorégraphies électrisées embrasent ce spectacle en demi-teinte.

PAOLO PIRO

Thomas Bettinger (Faust)
Luigi De Donato (Méphistophélès)
Anas Séguin (Valentin)
Jean-Gabriel Saint-Martin (Wagner)
Vannina Santoni (Marguerite)
Éléonore Pancrazi (Siébel)
Julie Pasturaud (Marthe)
Laurent Campellone (dm)
Jean-Claude Berutti (ms)
Rudy Sabounghi (d)
Françoise Raybaud (c)
Christophe Forey (l)

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