Opéra, 7 mars
Est-ce parce que le « théâtre musical » a toujours occupé une place importante au sein du Festival d’Avignon que l’Opéra de cette même ville a passé commande à Matteo Franceschini d’une œuvre qui s’y apparente ? Car il s’agit bien d’une forme qui n’a rien à voir avec l’opéra traditionnel, sans hiérarchie entre la musique et le théâtre, et dans laquelle on pourrait même dire que la musique naît du théâtre. D’ailleurs, dans le programme, le compositeur précise : « Le processus d’écriture s’est construit dans un dialogue étroit avec la metteuse en scène Caroline Leboutte et le librettiste Simone Pintor, avant de s’élargir à une équipe artistique engagée et polyvalente. Ensemble, nous avons moins cherché à démontrer des savoir-faire qu’à créer un espace de vibration partagée, invitant le public à écouter, ressentir et traverser l’œuvre avec nous. »
Cette œuvre, c’est une adaptation du Décaméron de Boccace, ce classique de la littérature italienne dont Pasolini tira un film qui constitue le premier volet de sa « trilogie populaire » (avec Les Contes de Canterbury et Les Mille et Une Nuits). L’histoire, rappelons-le, se situe au XIVe siècle à Florence, et met en scène dix jeunes gens (trois garçons et sept filles) qui, pour fuir une épidémie de peste, s’isolent dans une maison de campagne où, pendant dix jours, ils se racontent des histoires souvent drôles et grivoises, qui les tiennent en éveil et leur font oublier la mort qui rôde tout autour. Et ils passent aussi beaucoup de temps à danser, chanter, préparer de bons repas, bref, à se divertir.
Ici, la maison de campagne est un plateau de théâtre nu, sur lequel on récupère des accessoires usagés pour se créer des mondes et se faire voyager. Il y a bien dix jeunes chanteurs qui s’y réfugient – comme pendant le confinement –, dont quatre jouent d’un instrument de musique (un violon, un alto, un violoncelle, un euphonium-trompette basse). Ce sont d’ailleurs les seuls instruments acoustiques qui interviendront pendant le spectacle, le reste étant assuré par l’électronique. Ils s’expriment aussi en plusieurs langues : le français, dans lequel l’histoire (si tant est qu’on puisse parler d’une histoire) est racontée, mais aussi l’italien et l’anglais. Cela donne lieu à une polyphonie qui multiplie joyeusement les origines, les provenances, les identités, à l’image de notre société actuelle.
Cette polyphonie, c’est ce qui nourrit l’essentiel de l’écriture musicale de Matteo Franceschini, le plus souvent sous la forme d’un chœur. En fait, le compositeur a fait une recherche approfondie sur les répertoires qui se jouaient à l’époque de Boccace, et en a restitué une écriture chorale qui y fait penser. Mais il ne s’agit pas d’une reconstitution pour autant. Comme il le précise encore : « Les « parfums musicaux » de la fin du Moyen Âge et de la première Renaissance européenne apparaissent de manière filtrée et transformée, comme des traces ou des réminiscences. Ils génèrent des symboles, des gestes, des comportements sonores et des références harmoniques appelées à se métamorphoser et à évoluer vers un présent en devenir – électronique comprise. » On en arrive même à la musique rock.
Pour tout dire, on est un peu inquiet quand commence la représentation, qui ne ressemble à rien et ne recule pas, parfois, devant des blagues de collégien. Mais petit à petit, on se laisse prendre à cette fantaisie qui fait preuve d’une réelle modernité et d’une réelle imagination, et les deux heures que dure le spectacle passent sans ennui. D’autant que les dix interprètes-instrumentistes sont pleinement engagés et qu’ils savent jouer autant que chanter, que la mise en scène de Caroline Leboutte est vive et inventive, et que la métaphore du théâtre dans le théâtre, même si elle n’est pas vraiment nouvelle, est toujours belle et opérante.
Avec une adresse directe au public et des gâteaux qu’on lui distribue à la fin (ceux censés avoir été cuits pendant le spectacle), ce Décaméron est une fête du partage et du plaisir.
PATRICK SCEMAMA
Charlotte Avias (mezzo-soprano)
Clara Barbier Serrano (soprano)
Elena Caccamo (mezzo-soprano)
Mathieu Dubroca (baryton)
Hélène Escriva (soprano)
Kenny Ferreira (ténor)
Elena Olga Groppo (mezzo-soprano)
Robin Kirklar (baryton)
Laure Magnien (mezzo-soprano)
Laura Muller (mezzo-soprano)
Bianca Chillemi (dm)
Caroline Leboutte (ms)
Aurélie Borremans (dc)
Nicolas Olivier (l)
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