Oper, 15 février
Agostino Steffani a beau être enterré à Francfort, c’est un peu par hasard qu’il y est mort en 1728, entre diverses pérégrinations désespérées pour financer la fin de sa vie. Pas sûr, dès lors, qu’on y avait déjà représenté un de ses opéras. En 2012, avec son disque Mission, Cecilia Bartoli avait replacé sous les feux de l’actualité ce compositeur (également prêtre et diplomate) né en 1654 près de Venise mais qui fit l’essentiel de sa carrière en Allemagne.
Des quelque quinze opéras de lui qui nous sont parvenus, trois au moins (Niobe, Orlando generoso et Bacchanali) ont été enregistrés en CD, mais ce n’est pas le cas d’Amor vien dal destino, créé en 1709 à Düsseldorf sur un livret inspiré du chant XII de L’Énéide. L’œuvre avait pourtant été ressuscitée par Philippe Herreweghe à Saintes et en tournée dès les années 1980, puis donnée à Berlin en 2016 par René Jacobs. À Berlin (voir O. M. n° 118 p. 42), Mehdi Mahdavi avait déjà souligné à raison la variété des obbligati et le galbe des lignes mélodiques richement ornées, mais aussi la filiation avec Monteverdi et Cavalli – d’autant plus proches que l’ouvrage fut apparemment écrit quinze ou vingt ans avant sa création.
Sous la direction attentive et inventive de Václav Luks, on admire une nouvelle fois une partition foisonnante (120 numéros) qui sait diversifier autant les climats que les couleurs, avec notamment le recours à des solutions surprenantes mais séduisantes comme cette scène où dominent quatre chalumeaux. Le chef tchèque a inséré un continuo étoffé (deux luths, harpe, clavecin, orgue, violoncelle, contrebasse et même un psaltérion) dans le Frankfurter Opern- und Museumsorchester, qui fait tout ce qu’il peut pour s’adapter à ce langage hors de ses sentiers battus, sans toutefois réussir à cacher quelques écarts d’intonation.
L’ouvrage, cependant, n’est pas exempt de faiblesses. Élégant dans sa langue, le livret d’Ortensio Mauro repose sur une situation cliché et peu vraisemblable de mariage arrangé contre amour sincère. Il y a, comme chez les Vénitiens précités, un mélange de drame et de comédie mais, là où L’incoronazione di Poppea enrichit de quelques éléments comiques un véritable drame avec des personnages de chair et de sang, Amor vien dal destino insère des moments d’émotion dans une comédie dont les personnages, superficiellement dessinés, ne connaissent pas d’évolution notable.
Il faudrait une mise en scène de génie pour donner malgré tout à ces trois heures trente de musique une tension dramatique constante, et ce n’est pas le cas de celle de R.B. Schlather. On a beau regretter souvent que, outre-Rhin, les lectures scéniques alourdies et dévoyées pullulent, on peine ici à se satisfaire d’une proposition théâtrale minimaliste où les personnages, survolés, se contentent d’entrer et de sortir sur un plan incliné recouvert de gazon artificiel mais complètement vide. Même en admirant les somptueux costumes anciens de Katrin Lea Tag, le spectateur peut avoir le sentiment que tout l’enjeu de la soirée a été laissé au seul pouvoir de la partition. À telle enseigne que quand, au début de la deuxième partie, le plateau vert jusque-là désespérément uniforme d’Anna-Sofia Kirsch se dévoile percé de six trous carrés où brûlent de petits feux, le public applaudit à tout rompre, émerveillé de découvrir ce très minime changement de décor.
Heureusement, un plateau vocal juvénile mais extrêmement solide apporte tout son talent pour compenser cette carence théâtrale. Coup de chapeau d’abord à Margherita Maria Sala, triomphatrice du Concours « Cesti » d’Innsbruck en 2020 et déjà valeur confirmée de la scène baroque internationale, qui prête son mezzo rond et dense au personnage central de Lavinia, auquel Steffani réserve ses plus belles pages. Si le ténor Michael Porter compense par l’engagement théâtral qu’il confère à Enea un style vocal plus belcantiste que baroque, c’est sans réserve qu’on admire le Turnus virtuose et intense de la mezzo-soprano Karolina Makuła, mais aussi la fraîcheur touchante de la soprano Daniela Zib dans le double rôle de Venere et Giuturna.
Remarquables aussi, la basse Thomas Faulkner (Latino, le père de Lavinia), le contre-ténor Constantin Zimmermann (tour à tour Giove et Coralto) ainsi que le baryton-basse Pete Thanapat et le ténor Theo Lebow, qui incarnent un duo de personnages résolument comiques : Corebo, compagnon d’Enea, et Nicea, nourrice de Lavinia.
NICOLAS BLANMONT
Thomas Faulkner (Latino)
Margherita Maria Sala (Lavinia)
Daniela Zib (Giuturna, Venere)
Karolina Makuła (Turno)
Michael Porter (Enea)
Theo Lebow (Nicea)
Pete Thanapat (Corebo, Fauno)
Constantin Zimmermann (Giove, Coralto)
Václav Luks (dm)
R.B. Schlather (ms)
Anna-Sofia Kirsch (d)
Katrin Lea Tag (c)
Jan Hartmann (l)
.