Théâtre des Champs-Élysées, 8 janvier
Salle archicomble pour ce concert – une coproduction entre le TCE et Les Grandes Voix – qui permet au public parisien d’entendre enfin la Norma de Karine Deshayes, auréolée des succès qu’elle y a connus ces dernières années. En effet, après de multiples Adalgisa, la mezzo française avait prudemment testé le « rôle des rôles » en concert au Festival d’Aix 2022, avant de l’aborder à la scène à Strasbourg en juin 2024, pour le retrouver ensuite tout au long de la saison 2024-2025 à Marseille, Bordeaux et Toulouse. La grande satisfaction nous vient de la direction inspirée de Lorenzo Passerini, en un mélange de force et de sensibilité frémissante qui galvanise l’orchestre et les chœurs : c’est merveille de le voir couver du geste et des yeux chaque chanteur, en particulier le rôle-titre !
Accueillie par une ovation, Deshayes montre une maîtrise et une endurance remarquables, négociant tous les passages délicats avec intelligence, soutenant la tessiture tendue grâce à une émission haute et fine qui privilégie les résonances de tête, en flottant sur les aigus sans chercher à les élargir. C’est particulièrement flagrant dans un « Casta diva » intériorisé et très surveillé, oscillant entre pianississimo et mezzo forte, et une cabalette aux impeccables coloratures et contre-ut, mais sans l’arrogance que l’on pourrait attendre. De même est évité dans le grave tout poitrinage : autant de choix esthétiques et techniques qui permettent d’arriver au bout de la soirée sans accident, mais s’avèrent un peu frustrants en termes de couleurs et d’impact dramatique. On attendrait plus d’ampleur sur certains aigus pour exprimer l’ardeur guerrière ou les affres de la jalousie, et un grave plus charnu sur l’attaque d’« In mia man alfin tu sei », comme dans les trilles rageurs d’« Adalgisa fia punita ».
Cette Norma atypique, bien peu terrible en vérité car sans démesure, mais fragile et maternelle, aurait mérité des partenaires plus subtils, et en particulier une Adalgisa moins massive qu’Eve-Maud Hubeaux. Car même si la chanteuse fait ce qu’elle peut pour alléger son grand et beau – mais peu virtuose – mezzo, reste que leurs duos les trouvent bien mal assorties en timbre, volume et même style, avec de sérieux flottements de justesse à la fin de « Mira, o Norma ». Aussi peu belcantiste est Francesco Demuro, Pollione aux aigus spectaculaires (contre-ut fulgurant dans « Meco all’altar », contre-mi bémol rajouté dans la cabalette) mais au chant tout en force, et qui semble avoir gardé dans la posture quelque chose du ténor italien du Rosenkavalier que lui demandait sur cette même scène Warlikowski ! Le plateau est complété par un Oroveso sonore mais assez fruste, un Flavio au timbre mordant et une Clotilde au soprano fruité.
THIERRY GUYENNE
Francesco Demuro (Pollione)
George Andguladze (Oroveso)
Karine Deshayes (Norma)
Eve-Maud Hubeaux (Adalgisa)
Déborah Salazar (Clotilde)
Ian Spinetti (Flavio)
Lorenzo Passerini (dm)