Comptes rendus Passionnant Wozzeck à Toulouse
Comptes rendus

Passionnant Wozzeck à Toulouse

27/11/2021

Théâtre du Capitole, 19 novembre

Perdu dans le monde qui l’entoure, réfugié le plus souvent sur son grand lit de fer, le fils de Marie et de Wozzeck, interprété par le jeune comédien Dimitri Doré, est toujours présent sur scène. Il a atteint cet âge incertain, où les rêves d’enfance doivent céder le pas à une réalité traumatisante. C’est sous ses yeux d’adolescent, et aussi dans son imagination, que se déroule un drame bien banal, bien sordide : sa mère trompe son père, qui finit par l’assassiner.

En adoptant une telle approche, Michel Fau ne trahit l’esprit ni de Büchner, ni de Berg, dont il retient les composantes les plus troublantes. Dans une chambre misérable, où la vie et la mort, le sexe et les élans mystiques semblent se partager le terrain, il caractérise parfaitement tous les personnages, à commencer par Wozzeck lui-même, sorte de pantin décérébré, avec sa démarche saccadée, ses yeux hallucinés et son rasoir à la main.

Pauvre poupée de chiffon dépassée par les événements, Marie ne peut que subir son sort. Comme sortis d’un mauvais rêve, le Capitaine et le Docteur plastronnent et jacassent, aussi obtus l’un que l’autre. Quant au Tambour-Major, il incarne une virilité triomphante, avec autant de prestance que de fatuité. Les choristes, eux, ne sont guère ici que des soldats de plomb qui marchent au pas, avant de s’écrouler, cassés.

Au tableau final, le jeune orphelin se retrouve isolé parmi ses camarades. Il revient parmi eux en vainqueur, sur un grand cheval de manège, accompagné par l’Idiot, aux allures christiques. Descendu de sa monture, où ira-t-il ensuite ? Vers le ciel de ses illusions ou vers l’enfer des hommes ? Venu tout droit de l’imagerie expressionniste, le décor unique de la chambre, avec son lit de guingois et la grande croix accrochée au mur, laisse alors entrevoir une ville voisine, riche de superbes monuments et de statues grandioses. Tout ce qui s’est déroulé sous nos yeux, en est donc resté à l’écart.

À cette vision cohérente, remarquablement servie par le décor déjà, mais également par les costumes et les lumières, on pourra reprocher de ne pas insister assez sur tout l’aspect social, politique, voire révolutionnaire, que porte le sujet. Mais la force des images, les transitions très judicieuses d’un tableau à l’autre, la finesse de la direction d’acteurs nous redisent quel passionnant metteur en scène d’opéra peut être Michel Fau.

À la tête de l’Orchestre National du Capitole, dont on n’en finirait pas de rappeler les mérites, Leo Hussain dirige avec une clarté et une précision qui n’excluent en rien la chaleur. Chaque instrument sait se faire entendre au sein d’un ensemble aux sonorités envoûtantes, inquiétantes, déstabilisantes parfois.

Qui mieux, aujourd’hui, que Nikolai Schukoff, Thomas Bettinger, Wolfgang Ablinger-Sperrhacke, Falk Struckmann, Anaïk Morel, réussirait à chanter et à jouer, avec une telle force dramatique, chacun de ces personnages qui tirent les ficelles du drame et survivent à son triste dénouement ?

De Stéphane Degout et Sophie Koch, on pouvait attendre le meilleur et on l’a, au-delà même de nos espérances, surtout lorsqu’on se dit qu’il s’agit de prises de rôles. Avec une vérité bouleversante, mais aussi une énergie vocale jamais prise en défaut, ils triomphent l’un et l’autre, haut la main, des redoutables exigences de la partition.

Sophie Koch a la fermeté de ton, l’aigu remarquablement sûr, les couleurs chaudes et sensuelles, toute la puissance d’émotion aussi, qui rendent, de bout en bout, son parcours exemplaire. On souhaite retrouver bientôt cette Marie d’exception.

Quant à Stéphane Degout, il s’impose par un chant d’une aisance, d’une ampleur, d’une dimension tout à la fois tragique et pitoyable. Dans le cours d’une carrière déjà exemplaire, Wozzeck représente assurément, pour le baryton français, une étape majeure.

Ce spectacle sera repris, en mars prochain, par l’Opéra de Monte-Carlo, son coproducteur, avec une distribution entièrement renouvelée (à l’exception du jeune Dimitri Doré), sous la direction musicale de Kazuki Yamada.

PIERRE CADARS

PHOTO © MIRCO MAGLIOCCA

Pour aller plus loin dans la lecture

Comptes rendus Turc plein de verve à Avignon

Turc plein de verve à Avignon

Comptes rendus Armide de retour à Paris

Armide de retour à Paris

Comptes rendus Strasbourg fidèle à Schreker

Strasbourg fidèle à Schreker