Muziektheater, 19 mars
On rentre dans la grande salle du Muziektheater sur I Can’t Begin to Tell You de Perry Como, diffusé par des haut-parleurs. Pas d’autre décor qu’un grand mur de tôle noire qui ne se lèvera pas, mises à part deux portes qui s’ouvriront pour laisser entrer et sortir les solistes. We Are The Lucky Ones, quatrième opus lyrique de Philip Venables (après 4.48 Psychosis en 2016, Denis & Katya en 2019 et The Faggots and Their Friends Between Revolutions en 2023) et annoncé comme « opéra pour huit voix et orchestre », n’est pas un opéra comme les autres. C’est pourtant la principale création de l’édition 2025 du traditionnel Opera Forward Festival d’Amsterdam.
Sur le papier, la proposition pouvait laisser dubitatif : un de ces opéras sans histoire et sans personnages, où les solistes se voient simplement assigner un numéro. On a l’impression d’avoir déjà vu et entendu cela mais, cette fois, le propos est différent, et pertinent. Car si le livret ne propose pas de rôles clairement identifiés, c’est parce que ses auteurs, la dramaturge Nina Segal et le metteur en scène Ted Huffman, se sont fixé l’objectif de raconter l’histoire de toute une génération : les Lucky Ones, ceux qui ont eu la chance de ne pas, ou presque pas, connaître de guerres, et de vivre une période de progrès technologique et de paix, à tout le moins dans le monde occidental qui est ici le cadre du propos.
Au départ des interviews approfondies de quatre-vingts hommes et femmes nés entre 1940 et 1949 aux États-Unis, dans une douzaine de pays d’Europe du Nord ou encore la France, un corpus de quelque 350 pages de témoignages en style direct a été établi, qui raconte le monde depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu’à l’après-Covid. Et c’est dans cette base que, s’inspirant notamment de la démarche d’Annie Ernaux dans Les Années, les auteurs ont puisé pour ciseler un livret concis, claquant, sans détours, soixante-cinq très courtes scènes enchainées qui disent l’intime (rationnements, homosexualité, contraception, divorce…) et parfois même l’anecdotique. Mais qui disent aussi, en toile de fond, les évolutions de notre monde : assassinats (Kennedy ? Luther King ?), télévision, conquête spatiale, boat people, chute du Mur de Berlin, millénaire, 11-Septembre…
Un travail plus factuel qu’à proprement parler littéraire, mais néanmoins brillant dans sa capacité de synthèse et, à l’évidence, passionnant. Venables y confère un soutien musical solide et varié, travaillant avec la même minutie, la même concision et une modestie qui est preuve d’une grande intelligence. Riche de diverses écritures toutes assez accessibles – du minimalisme à la comédie musicale, en passant par des formes plus européennes –, la partition instrumentale, destinée à un orchestre symphonique traditionnel avec un supplément de percussions, un accordéon et un piano, vient joliment soutenir ou compléter les voix : deux sopranos, une mezzo, une contralto ainsi que deux ténors, un baryton et une basse, à qui il revient d’exprimer, en solo, par des ensembles ou en chœurs, toute une gamme de sentiments et d’émotions. Le plaisir vocal du spectateur est réel.
Bassem Akiki dirige le très fiable Residentie Orkest avec soin, mais aussi avec ce qu’il faut de verve, tandis que Huffman le co-librettiste signe également une mise en scène simple, mais efficace, forte d’une extraordinaire direction d’acteurs : les chanteurs, pour la plupart en tenue de soirée, évoluent et interagissent avec une virtuosité millimétrée sur un praticable qui entoure la fosse d’orchestre. Tous remarquables. L’inusable Claron McFadden (pourtant souffrante ce soir-là), la sculpturale Jacqueline Stucker (inoubliable Poppée avec le même Huffman à Aix, et Dalila du Samson de Rameau l’été passé), mais aussi les van Essen, Rasker, Mykkanen, Ballentine, Olvera et un éblouissant Alex Rosen : tous, numérotés de un à huit, mais interprètes de tant de destins, méritent louanges et admiration, tant comme chanteurs que comme acteurs.
NICOLAS BLANMONT