Opéras Semele à Paris
Opéras

Semele à Paris

26/02/2025
Pretty Yende. © Vincent Pontet

Oliver Mears, directeur du Covent Garden, coproducteur du spectacle, qui y sera repris fin juin, évacue de Semele tout surnaturel. Le metteur en scène situe l’action dans un grand hôtel dont Jupiter est le directeur, tous les autres – à part son épouse Junon – ses employés, Semele étant de surcroît sa dernière maîtresse.

Dès l’ouverture, elle nous apparaît surveillant la cheminée, le grand patron venant recueillir les cendres dans une urne. On comprendra à la toute fin qu’il s’agissait des restes de sa précédente conquête, dont Semele venait de prendre la place… Rencontre improbable entre Cendrillon et un Barbe-Bleue mâtiné de Landru ! 

Malgré une direction d’acteur au cordeau, cette lecture pose problème en effaçant la distinction entre deux mondes, l’humain et celui des Dieux où se noue la tragédie, les intrigues terrestres reprenant après la mort de l’héroïne. Ici, avec un Jupiter manager dans un univers banal, et qui dès le début entend se débarrasser de Semele avec la complicité de son épouse, on perd toute dimension métaphorique et tragique au profit d’une vague lutte des classes. Pendant les deux premiers actes, on s’ennuie ferme, avec ces ballets de serviteurs et ce grand lit vus et revus. Après la pause, le basculement dans l’horreur, avec des références avouées au Chien andalou de Buñuel ou à Rosemary’s Baby, secoue notre torpeur. Somnus en concierge syllogomane surprend plaisamment ; mais en quoi Junon a-t-elle besoin de ses services ? Le plus pénible est la très gore scène d’accouchement forcé où on arrache à l’héroïne son fœtus avant de la brûler dans la cheminée. À la fin, le patron tranquillise son personnel, en accueillant la nouvelle préposée à l’âtre : un « éternel retour » aux allures de La Leçon d’Ionesco !

Une telle lecture déteint sur l’interprétation musicale. Ben Bliss aborde Jupiter en ténor mozartien discipliné et virtuose, mais peu nuancé, ce serial lover/killer ne pouvant de toute façon qu’être monolithique : « Where’er you walk » est dénué de toute tendresse, « Take heed » plus rageur qu’effrayé, et « Ah ! wither is she gone » sans une once de compassion. Junon résiste mieux au traitement, Alice Coote sachant lui conférer une autorité dans le second degré, jouant de ses raucités pour un jubilatoire « Hence, Iris, hence away » et distillant dans ses récits une éloquence vénéneuse. Pretty Yende prête à Semele la sensualité de son timbre et une technique rompue au bel canto romantique, délivrant de jolis piani (« O sleep ») et des vocalises gourmandes (« Endless pleasure », « Myself I shall adore »). En revanche, l’intonation inquiète un peu dans les variations intrépides de « No, no ! I’ll take no less », et sa maladresse à intégrer appogiatures, cadences et trilles trahit son inexpérience du baroque.

Finalement, c’est Athamas qui profite le plus d’un spectacle lui conférant une épaisseur inhabituelle. En particulier, son « Despair no more shall wound me » final, loin d’un chant d’amour « cucul » célébrant le happy end, devient un air sarcastique craché à la face de Junon et de Jupiter. Carlo Vistoli s’y montre remarquable de densité de timbre, d’homogénéité des registres, osant au da capo des variations aussi inventives qu’acrobatiques. Même privée de son premier air, l’Ino de Niamh O’Sullivan s’impose par son mezzo cuivré et sa belle présence. Dans son unique air, Marianna Hovhannisyan fait valoir en Iris un soprano solide et une indéniable vis comica. Le seul point noir est Brindley Sherratt, basse puissante, mais fruste, dont le Cadmus confond autorité et brutalité. Mais son Somnus est désopilant, malgré un « Leave me, loathsome light » court de ligne et hasardeux d’intonation – mais avec d’impressionnants graves ! –, avant un « More sweet is that name » réjouissant de bonhomie. 

À la tête d’un Concert d’Astrée rutilant et virtuose, Emmanuelle Haïm se montre juste dans ses intentions, mais le contexte théâtral empêche de déployer – côté chœur aussi, malgré sa qualité – toute la gamme expressive et émotionnelle de la partition.

THIERRY GUYENNE

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