
1 CD Deutsche Grammophon 486 7597
Sous la conduite inspirée de Christina Pluhar et la ferveur latine de Rolando Villazón, le mythe d’Orphée se ravive, semblable à un écho qu’on pensait à jamais muet. Des pages de Monteverdi, Peri, Sartorio et Gluck jusqu’aux résonances inattendues de Gardel et Bonfá, le programme esquisse une géographie intime du deuil et du désir. Chaque pièce devient une halte sur le chemin douloureux de l’amant privé d’Eurydice, tandis que l’alternance subtile de pages instrumentales – Allegri, Buonamente, Caccini, Cazzati et Priuli – installe un clair-obscur dramaturgique où la plainte n’abolit jamais l’espérance.
Monteverdi, bien sûr, en constitue le cœur vibrant : « Rosa del ciel », « Vi recorda, o boschi ombrosi », « Tu se’ morta », jusqu’au sommet virtuose de « Possente spirto ». Autant d’instants où la voix d’Orphée devient à la fois prière au destin et défi jeté aux Enfers. Chez Peri, « Gioite al canto mio » conserve l’éclat de l’aube, quand Sartorio (« Rendetemi Euridice ») laisse affleurer l’ombre qui pèse sur ses pas. Gluck referme la parenthèse tragique avec « Mille pene » et « Che farò senza Euridice? », suspendus au bord d’un abîme intérieur. Puis, par un détour assumé, surgissent « Sus ojos se cerraron » de Gardel et « Mañana de Carnaval » de Bonfá : parfum d’exil, saveur de saudade, comme si le mythe, délesté de ses drapés antiques, révélait la nudité universelle de la perte. Le deuil d’Orphée – baroque ou populaire, antique ou moderne – demeure inaltéré : un chant adressé à l’être perdu à jamais.
On connaît les incursions monteverdiennes du ténor mexicain – Combattimento en 2006 ou Lamenti en 2008 avec Emmanuelle Haïm et Le Concert d’Astrée en portent la trace – et son tempérament n’a guère changé : ardent, expressif, traversé d’une sincérité qui ne se discute pas. La voix, assombrie dans ses reflets, demeure agile et épouse sans heurts les pulsations les plus vives ; malgré quelques flottements techniques, l’engagement émeut. Mais l’option vocale s’écarte du recitar cantando : Villazón chante plus qu’il ne dit, préférant la ligne à la parole, comme si le verbe s’effaçait derrière le métal d’un timbre constamment nourri. La diction, nette, ne suffit pas à rompre l’homogénéité d’une déclamation peu mobile et laisse parfois en suspens les nuances du récit. On souhaiterait qu’il ose une émission plus déclamatoire, moins soutenue, capable d’alléger – voire de détimbrer – certains passages pour en exalter la blessure, isoler une couleur, marquer un accent. Un Orphée vibrant, sans aucun doute ; mais privé de cette fragilité infime, imperceptible, qui fait trembler la parole – et, avec elle, le cœur.
CYRIL MAZIN
1 CD Deutsche Grammophon 486 7597
Brunelli – Caccini – Monteverdi – Allegri – Priuli – Buonamente – Cazzati – Peri – Sartorio – Gluck – Gardel – Bonfá
L’Arpeggiata, dir. Christina Pluhar
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